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Ankrel leva les yeux sur le cône qui, soudain, prenait une tout autre dimension dans le crépuscule du deuxième continent. Si Jozeo disait vrai, cette étrange colline aux pentes lisses avait décollé de la planète des origines et vogué dans le vide infini de l’espace, au milieu des étoiles, avant d’atterrir un jour sur le nouveau monde.

Orlailla, une djemale séculière du mathelle de Velaria, une vieille femme aux bajoues tremblantes et à l’haleine pestilentielle, affirmait qu’une distance d’une douzaine d’années-lumière séparait la planète des origines et le nouveau monde. Ankrel avait toujours eu les pires difficultés à se remémorer les rudiments de savoir inculqués par Orlailla, mais ce chiffre, douze années-lumière, était resté gravé dans sa mémoire. Il n’avait aucune idée de ce que représentait une année-lumière, mais le vertige que provoquaient en lui ces deux mots accolés suffisait à traduire l’énormité du trajet parcouru par les passagers de l’Estérion.

« Pourquoi le cercle ultime n’a-t-il jamais révélé que le deuxième peuple avait atterri sur le nouveau monde ? demanda-t-il.

— Il avait intérêt, nous avions intérêt, à ce que cette histoire reste une légende, répondit Jozeo.

— Qui ça, nous ?

— Les lakchas de chasse.

— Quel rapport entre le cercle ultime et les lakchas de chasse ?

— Le même qu’il y a entre des membres d’une grande famille. Les frères de Maran et les lakchas appartiennent le plus souvent, presque toujours, aux mêmes cercles. »

L’affirmation ne surprenait pas Ankrel : c’était presque naturellement qu’il était passé du cercle de chasse d’Eshvar à celui des protecteurs des sentiers, comme s’il allait de soi que les lakchas fussent un jour ou l’autre appelés à revêtir le masque et la craine. Il ne comprenait pas, en revanche, quel but avait poursuivi le cercle ultime en empêchant la rencontre entre les deux peuples issus du même monde.

« Je suppose que le cercle ultime avait de bonnes raisons de ne pas révéler la présence du deuxième peuple, mais ne me demande pas lesquelles », ajouta Jozeo comme s’il avait épousé le cours de ses pensées.

Ankrel leva les yeux sur l’arche tout en flattant distraitement le chanfrein de son yonk.

« Le deuxième peuple… qu’est-ce qu’il est devenu ? »

Jozeo haussa les épaules, s’avança vers l’un des pieds du vaisseau et posa la main sur le matériau gris et lisse.

« Le cercle ultime nous conseille de passer la nuit à l’intérieur de l’Agauer, dit-il d’une voix forte. Il se peut qu’il y ait des créatures hostiles dans les parages. Nous atteindrons la cité de lumière demain avant le zénith. »

Allongé sur l’une des confortables couchettes d’une grande pièce, Ankrel ne trouvait pas le sommeil. Ils s’étaient introduits dans l’arche par un passage dissimulé dans l’un des trois pieds. Jozeo avait déclenché l’ouverture du sas en pressant à plusieurs reprises une minuscule demi-sphère dissimulée sous un cache pratiquement invisible.

« Du métal, avait précisé le lakcha. Nous pourrions en fabriquer beaucoup sur le nouveau monde, mais nous n’en avons pas vraiment l’utilité pour l’instant ; nos matériaux, le bois, la pierre, la terre et la corne, nous suffisent. »

Ils avaient tiré les yonks récalcitrants par l’ouverture, les avaient laissés dans le pied de l’arche, assez large pour les contenir tous les cinq, puis, après avoir refermé la porte, ils avaient emprunté un escalier tournant qui débouchait sur une salle vide avant de repartir vers les niveaux supérieurs.

Quelque chose les avait retenus d’explorer le vaisseau de fond en comble, l’impression dérangeante de violer un sanctuaire du passé, de s’être fourvoyés dans une tombe. Le métal semblait à jamais marqué, meurtri par les espoirs, les peurs, les joies et les colères des hommes et des femmes qui avaient franchi douze années-lumière et défié l’immensité cosmique.

Les quatre hommes s’étaient installés dans la première salle équipée de couchettes qu’ils avaient trouvée. Parfaitement étanche, l’arche restait imperméable aux tourbillons de poussière qui crissaient sur ses flancs. De même, bien qu’inhabitée probablement depuis des années, voire des siècles, son atmosphère demeurait pure, saine, comme épargnée par les moisissures. Ils avaient mangé des morceaux de viande crue dont le goût rance avait déclenché chez Ankrel un début de nausée.

La lumière de Mung et d’Aphya s’invitait en catimini par les petites ouvertures circulaires tendues d’une matière dure, réfléchissante et froide pour laquelle Jozeo ne disposait pas de nom. Avant de se coucher, Ankrel s’était observé dans l’un de ces miroirs et avait reçu un choc : « Nous ne sommes pas des bêtes sauvages », avait protesté Mazrel, et, pourtant, c’était l’impression qu’il avait ressentie en contemplant son reflet : avec son embryon de barbe, ses cheveux emmêlés, ses traits hâves, ses yeux hagards, il ressemblait davantage à une bête sauvage qu’à un homme.

Il lui semblait avoir parcouru lui aussi des années-lumière depuis son départ du mathelle de Velaria.

Des années-lumière à l’intérieur de lui-même…

Les yeux de la ventresec et son enfant s’étaient allumés comme des étoiles dans la nuit de son esprit. Il se tourna vers Jozeo, allongé sur la couchette d’à côté, faillit lui demander si Mazrel le regardait du fond de l’âme comme tous ceux qu’il avait tués de sa main. Il y renonça, il avait assez à faire avec ses propres démons.

CHAPITRE XXV

SOIFS

Lézel voulait que je le prenne tel qu’il était et non tel que je voulais qu’il fût. Il refusait de se donner à moi tant que je ne m’y serais pas engagée. Je me doutais que ses exigences cachaient un ou plusieurs terribles secrets, mais j’étais prête à tout pour aimer cet homme et me faire aimer de lui, et je lui ai promis de ne jamais le juger sur ses actes. Je me demande, près de cent vingt ans plus tard, s’il ne se servait pas de moi comme d’un simple alibi, s’il n’avait pas besoin de se faire accepter par une femme pour justifier l’horreur de son existence, pour racheter l’homme dans le monstre.

Il a consenti alors à ce que je lui fasse l’amour. Il n’a pris aucune initiative, c’est moi qui ai dû l’embrasser, le caresser, le dévêtir. Comme je n’avais jamais connu d’homme, je ne savais pas quoi faire de son sexe dont l’apparence et l’inertie m’ont d’abord déconcertée, puis j’ai compris que je devais l’apprivoiser, le cajoler, je l’ai pris dans mes mains, je l’ai vu grandir, grossir, se durcir, devenir cette lame orgueilleuse et noueuse qui allait me blesser douloureusement les premières fois, délicieusement par la suite.

Je me suis installée à califourchon sur lui, j’ai glissé son sexe dressé entre mes nymphes, je me suis empalée sur lui jusqu’à ce qu’il me fasse femme, ou plutôt que je me fasse femme en me servant de lui. Sa maîtrise n’étant pas supérieure à la mienne, j’ai présumé que c’était aussi sa première fois. Ou plutôt sa deuxième comme j’allais l’apprendre par la suite. Je n’ai pas ressenti l’extase ce jour-là ni les suivants, mais, après la douleur initiale, d’imperceptibles frissons m’ont parcourue, prémices de lendemains voluptueux. Lézel a quant à lui expulsé sa jouissance avec une puissance qui m’a stupéfiée. Il a soufflé comme un yonk assoiffé, émis un long gémissement et m’a inondée dans un tel déferlement que j’ai eu la sensation d’être une rivière en crue.

Il s’est endormi presque aussitôt comme un enfant, la tête renversée, la bouche ouverte, et je suis restée un long moment décontenancée, assise sur lui, son sexe recroquevillé en moi, me demandant comment il convenait d’agir en pareilles circonstances.