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Dans la brume de l'après-midi, la Vallée paraissait l'endroit le plus paisible de la terre. Des fumées lentes s'étalaient, serpentaient au-dessus des champs. Dans les creux d'ombre, au pied des hautes montagnes, déjà les ampoules électriques s'allumaient, et les usines de congélation de fraises ressemblaient à de grands châteaux de contes de fées, avec leurs tours et leurs fossés. Seul Campos restait en dehors, silencieux, une île sombre au bout de la route.

Quelques jours plus tard, La Jornada a lancé l'attaque finale contre Campos, dans un éditorial sans signature, mais où il était facile de reconnaître la plume véhémente d'Alcibiade, alias Trigo. La république idéale du Conseiller y était décrite comme un refuge de vagabonds venus de l'étranger, où avaient cours la drogue, la promiscuité et les pratiques les plus condamnables de l'ex-mouvement hippie nord-américain.

Le Conseiller lui-même était peint sous les traits d'un gourou fanatique et dangereux, qui séquestrait les membres de sa secte après avoir pillé leurs économies. La caricature pouvait difficilement être prise au sérieux, mais elle signalait l'imminence des procédures légales pour expulser de Campos tous ses habitants. C'était une question de jours. J'ai décidé de repousser le voyage vers le Tepalcatepec jusqu'à ce que tout devienne clair. Et en effet, le lendemain de la parution du numéro de La Jornada, j'ai reçu, transmise par Raphaël, une lettre dictée par

ANTHONY MARTIN, LE CONSEILLER

« J'écris ceci, sachant que notre temps à Campos est compté.

« Je l'écris sans colère, car ce point final était prévu dès le moment où le rêve de Campos a pris forme. Mais non sans inquiétude, car j'ignore ce qui va advenir de tous ceux qui m'ont suivi, qui ont cru en moi, en la paix et l'harmonie de ce lieu. Je suis inquiet pour tous ceux, toutes celles qui ont travaillé de leurs mains pour construire ce village et créer ces champs, pour que le rêve ne soit pas une chimère mais devienne une réalité.

« À aucun moment je ne leur ai caché que notre vie ici était temporaire, que notre communauté ne pouvait être liée à la durée de notre séjour à Campos, puisque notre seul lien avec cette terre était un bail qui prend fin tôt ou tard.

« Je n'avais pas prévu qu'il prît fin aussi tôt. Peut-être n'ai-je pas été assez attentif aux signes précurseurs, à la rumeur, à la jalousie, à la diffamation ? Ou peut-être ai-je péché par naïveté, croyant avoir su dans ce pays inspirer la sympathie, voire l'enthousiasme, alors que ce n'étaient que paroles creuses, bulles de savon, vent de girouettes.

« Sans doute ai-je manqué de lucidité, de modestie.

J'ai été comme ce poète français, mon frère, qui après avoir couru le monde, au moment de rendre l'âme s'est écrié : déjà !

« Je ne peux plus reprendre racine quelque part. Je suis trop vieux, j'ai le cœur usé. Je l'ai dit à celui que je considère comme mon fils, à qui je confie le soin de cette lettre. Raphaël, que j'ai appelé Poussin à cause des sept étoiles qu'il a tatouées sur son poignet. Je lui ai dit, pour qu'il le répète aux autres : “Il faut partir, trouver une autre terre, mais sans moi.” Il m'a répondu : “Sans toi c'est impossible.” Je lui ai dit que le moment était venu de retourner au lieu de ma naissance, à Konawa sur la Canadian River, et il s'est caché les yeux pour pleurer. J'ai ressenti un déchirement au cœur que je ne croyais plus possible. Je pensais avoir tout prévu, jusqu'au dernier jour, et un enfant m'avait gardé cette surprise. Je lui ai parlé de la vie qui l'attendait, des pays qu'il allait parcourir, des amitiés nouvelles, de la liberté. Je me souvenais qu'à son âge j'avais tout quitté pour reconnaître le monde.

« Le déchirement, c'est de comprendre que j'avais donné à cet enfant, et à tous les habitants du village, l'illusion d'une protection sans fin, comme si nous avions élu domicile au paradis. De cela aussi je me sentais coupable. J'ai été dur avec Raphaël, alors que j'avais envie de pleurer avec lui. Je lui ai dit : “Qui te manquera ? N'as-tu pas Hoatu et Christian, tu les suivras, ils sont ta famille. N'as-tu pas un père qui a besoin de toi, dans ton pays ?” Mais l'enfant m'a dit avec entêtement : “Tu ne peux pas nous laisser. Sans toi nous n'arriverons jamais jusqu'à cette nouvelle terre que tu nous as promise.”

« Alors je me suis détourné, je suis allé vers le haut du village, pour cacher ma colère et mon émotion. À présent, je ne peux plus parler, je ne veux plus décider. Je suis trop vieux, mon cœur est malade, mon âme aussi. Je veux devenir un vieillard inutile qu'on chasse, et qui s'en va mendier sur les routes en titubant, un manche à balai à la main en guise de bourdon.

« Je regrette déjà le ciel de Campos. Dans mon pays, en Oklahoma, le ciel est souvent bas. On ne peut pas y lire chaque nuit les étoiles, les amas pâles, les soleils à éclipse, les géantes lointaines dans leur halo rouge, toutes ces figures avec lesquelles j'ai vécu, le Chariot, l'œil de l'ours Dubhe, sa queue, son flanc, la gazelle Telitha qu'il chasse et qui fait voler la poussière brillante à chacun de ses bonds, et c'était le nom que j'avais donné à Hoatu quand elle est arrivée, à cause de sa façon de courir pieds nus dans les rochers de la montagne, et Christian toujours après elle parce qu'il était amoureux. Peut-être s'en souviendront-ils pour l'amour de moi ?

« Altais, le serpent enroulé, son œil Rastaban. Et Thuban qui fut le centre de l'univers avant l'étoile polaire, il y a dix mille ans.

« Que reste-t-il dans le pays où je suis né ? Quelqu'un m'attend-il là-bas ? Je suis parti depuis longtemps, tous ceux que j'ai connus sont morts, ou bien m'ont oublié. Quand j'étais jeune, j'ai voulu retrouver mon père. J'ai voulu aller en France, son pays. J'ai rêvé de connaître Bordeaux, sa ville. Mais tout ce que j'ai trouvé, c'est un plan ancien qui montre les rues, les quais, la grande rivière. Je l'ai longtemps gardé sur moi, plié dans la poche de ma chemise, et puis je l'ai perdu.

« J'ai fait la carte du ciel, et j'ai donné à chacun des enfants de Campos un morceau. Pour qu'ils n'oublient pas ce qu'ils voyaient, quand la nuit était claire. Le lait de la Galaxie qui se verse sur la voile du Vaisseau. Accroché au mât de la Carène, le fanal de Canopus qui brille chaque soir à l'ouest, au coucher du soleil. Je voudrais qu'il nous guide vers notre nouvelle terre. Rigel, le pied du cheval ailé, qui est formé de trois soleils, dont le plus petit, à peine visible dans la lunette, est l'astre le plus proche de notre monde. Ou encore les deux enfants jumeaux, ie frère et la sœur, l'un très blond l'autre très noire, pour ainsi dire nés ici, puisqu'ils tétaient encore leur mère quand ils sont arrivés. Je me souviens de la pluie d'étoiles filantes, un 13 décembre. J'ai dit à leur mère qu'ils pourraient s'appeler Krishna et Bala, et en riant elle a accepté. J'ai donné ces noms aux hommes et aux femmes quand ils sont entrés à Campos : Orion, Al Jabbar, Alnilam et son collier de perles. J'ai nommé Beit al Zouj, la Demeure de l'époux, la maison où Hoatu s'est mariée à Christian. A Sangor le sage, j'ai donné le signe Kaf de la Main ouverte, le jour où nous nous sommes rencontrés, le 18 novembre. Et à Marikua qui est douce, le croissant de la lune basculé, en souvenir de la déesse d'argent Nana Kutsi, qui régnait autrefois sur son pays, avant l'arrivée des Espagnols.

« Enfin Sirius, le Grand Chien, le chasseur Efrain Corvo, qui est entré un jour d'été à Campos, et que je n'ai pas reconnu tout de suite. Il était celui qui apporte le danger, et je l'appelle The Estranged One, l'Égaré. Si notre famille ne résistait pas, c'est que nous étions faibles. Et lui s'est installé, il a pris Adhara, la Vierge, une fille perdue qui s'était échappée d'un asile. De celles que les hommes enferment par crainte de la fissure qu'elle montre, de la faille qu'elle ouvre en eux. Adhara, avec Efrain, dans la maison de la violence. Je n'ai pas deviné ce que cet homme venait faire à Campos. Qu'il avait tué, et qu'il voulait seulement se cacher. Qu'il ne venait pas pour se joindre à nous, mais pour nous détruire.