CHAPITRE 12
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le palier du septième. Le type en noir de la réception s'effaça pour laisser passer Alan, le précéda jusqu'à l'appartement 758 et fourragea dans la serrure avec son passe.
« Si vous voulez bien entrer… »
Le hall d'entrée était plongé dans l'ombre. L'homme en noir actionna au passage le commutateur de la salle de bain et se rendit au fond de la pièce. Alan jeta un regard sur le dallage et les murs de marbre noir de la salle d'eau.
Soudain, la douce lumière du soir entra à flots dans le salon.
Par l'immense baie vitrée, Alan vit d'abord le ciel où semblaient flotter des mouettes.
« La terrasse… »
Alan fit quelques pas, frappé par la beauté du paysage. Sur sa droite, à l'ouest, le soleil mourait dans une éclatante brume dorée. Droit devant lui, la mer sillonnée par les voiles rentrant au port. Il s'approcha de la balustrade. Au-dessous, à pic, la foule du cocktail dont lui parvenait la rumeur montant de la piscine bleue cernée de parasols dont les couleurs claires, striées d'azur, contrastaient avec le jet sombre des palmiers, le noir effilé des cyprès, le gris des oliviers, la tache lumineuse des parterres de tulipes et des massifs de lauriers-roses.
« Je vais ouvrir les autres stores… »
Alan n'entendit même pas, fasciné par le grouillement des passants sur la Croisette, la longue plage de bronze chaud qui s'incurvait en demi-cercle vers l'est, les maisons ocre du Suquet grimpant à l'assaut de la colline, les restaurants du port dont les lumières s'allumaient une à une. Là-haut, perdu dans l'azur, renvoyant en un éclair pourpre les ultimes rayons du soleil, un avion de ligne laissant derrière lui un long sillage bleuté.
Il poussa un profond soupir et s'assit timidement sur le bord d'un transat. Quand il retourna dans le salon, l'homme de la réception était parti. Il y avait un bouquet de roses posé sur une console. Il y enfouit son visage et en respira le parfum.
Il envoya valser ses chaussures en s'aidant du talon, ôta sa chemise, dégrafa son pantalon. On frappa.
Il passa dans la salle de bain, enfila un peignoir blanc et ouvrit la porte.
« Vos bagages, monsieur. Voulez-vous que je vous envoie une femme de chambre pour les défaire ?
— Non, merci, inutile. Attendez… »
Il prit dans la poche de sa veste des billets français, essaya de calmer à quelle somme en dollars ils correspondaient. Il n'y arriva pas. Le bagagiste s'absorba sur une gravure murale représentant L'Amour et Psyché. Indécis, Alan tripota deux billets de cent francs, se rappela l'observation de Norbert, hésita et n'en tendit qu'un : il ne fallait pas gâcher le métier.
Cesare passa son bras sur les épaules d'Arnold Hackett et l'entraîna. Les pelouses entourant la piscine d'eau de mer chauffée se hérissaient d'arbres aux essences rares dressant leur fût parmi les oliviers, orangers, citronniers, mimosas, palmiers, cyprès, cactus géants, aloès centenaires… L'air était doux et sec.
« Notre rencontre est une coïncidence extraordinaire ! Pas plus tard que la semaine dernière, à Londres, une réunion de notre comité international vous désignait parmi cinq autres personnalités comme l'animateur de la firme la plus dynamique des États-Unis. Puis-je vous poser une question indiscrète en précisant, bien entendu, que vous n'êtes pas obligé d'y répondre… Quel est le chiffre d'affaires annuel de la Hackett ? Ne répondez pas tout de suite et dites-moi si je me trompe… J'ai avancé le chiffre de 500 millions de dollars ?…
— Exact », se rengorgea Arnold.
Cesare le considéra avec une admiration profonde.
« Quelle réussite ! Votre secret, monsieur Hackett ? »
Arnold se concentra durant quelques secondes pour mieux formuler sa réponse. Il lâcha enfin :
« Enthousiasme, rigueur de gestion, imagination, audace.
— Merveilleux… Avant Louis Goldman, c'est à la firme Mercedes que nous avons attribué la palme. Accepteriez-vous d'être notre prochain lauréat ? »
Hackett se mordilla les lèvres.
« Ma foi. »
Cesare fit un effort pour ne pas se frotter les mains : le vieux chimpanzé était ferré !
« Il faudrait que j'en réfère à mon conseil d'administration…
— C'est bien naturel ! Savez-vous comment je vois le déroulement de la cérémonie ?… Le lieu, d'abord… Brillant, chaud, loin… Acapulco ! Deux 747 pour amener les invités de tous les coins de la planète, le premier partant d'Europe, Londres, Munich, Paris… le second des États-Unis… »
Il constata que Hackett tiquait et craignit d'être allé trop loin, trop vite. On n'érigeait pas une fortune aussi colossale que la sienne sans être viscéralement radin. Ne pas l'affoler, ne pas lui permettre de se poser des questions…
« Quand êtes-vous disponible, monsieur Hackett ?
— Votre prix n'est-il pas décerné une fois par an ?
— Arnold…
— Victoria… Puis-je te présenter Cesare di Sogno ?… Madame Hackett, ma femme… »
Cesare se cassa en deux sur la main parcheminée tout en évaluant le prix du brillant que Victoria portait à l'annulaire. Son arrivée providentielle le sauvait d'une réponse embarrassante. Il pouvait difficilement avouer à Hackett que le nombre de prix attribués était fonction de la quantité de pigeons prêts à les recevoir. Il serra chaleureusement la main d'Arnold.
« Nous pourrions peut-être continuer cette conversation au cours d'un déjeuner ? Où serez-vous demain ? »
Hackett consulta Victoria du regard.
« Au Palm Beach.
— Parfait ! Vous êtes mes invités ! »
Au Palm Beach, où il signait ses notes, personne n'avait encore osé reprocher à Cesare de ne pas les payer, ou alors, si mollement, qu'il en avait déduit qu'on était flatté de l'avoir comme hôte.
« Ne m'en veuillez pas si je vous abandonne, je remets le prix dans dix minutes, les journalistes doivent déjà me chercher. A demain ! Madame… »
Nouveau baisemain, regard complice à Arnold, volte-face…
« Cesare !
— Betty ! »
Mise en valeur par un ensemble corail où étincelait un seul blanc-bleu, mais de cinquante carats, Betty Grone s'accrochait au bras d'un homme gigantesque aux énormes lunettes à monture d'écaille. A vue de nez, Cesare estima qu'il devait faire dans les cent cinquante kilos. Betty souleva d'autorité l'un des battoirs du géant qu'elle plaça dans la main de Cesare.
« Honor, je vous présente Cesare di Sogno… Honor Larsen… »
Elle ponctua le « Larsen » d'un clin d'œil appuyé.
« Enchanté ! Réellement enchanté », dit Cesare en essayant sournoisement de dégager sa main devenue aussi menue qu'une noisette dans l'étau du colosse. Des années auparavant, Cesare et Betty avaient deux ou trois fois couché ensemble, en copains pratiquement, parce qu'ils étaient désœuvrés ce jour-là. Aucun des deux n'avait gardé souvenir de leur étreinte, mais ils s'étaient compris sans se parler. Cesare rabattait parfois ses lauréats sur Betty en lui fournissant leur curriculum vitae, l'état de leur fortune et leur situation conjugale — au-delà d'un certain revenu, aucun homme, passé trente ans, n'était célibataire. De son côté, Betty ne manquait jamais de pousser ses amants intéressants dans les filets de di Sogno. Echange de bons procédés qu'ils avaient baptisé en riant « d'association de malfaiteurs ».
« On me dit de tous côtés que tu as été géniale hier soir chez les Signorelli, tout le monde en parle !
— Vraiment ? » feignit de s'étonner Betty.
D'un battement de cils, elle lui fit comprendre qu'il ne devait pas s'étendre sur le sujet devant Larsen. Certes, elle le tenait au bout du fil, mais la prise pouvait encore lui glisser entre les doigts. Il lui faudrait attendre la soirée au casino pour savoir ce qu'il avait dans le ventre, s'il était aussi généreux que sa réputation le laissait entendre. Quant à ses performances au lit, elle s'en fichait éperdument. Elle était assez sûre d'elle pour persuader tout homme partageant sa couche qu'il était à la fois Superman, Adonis, Casanova et l'auteur du Kama-Soutra. Pendant que ses amants s'enivraient de la masse de ses cheveux roux, elle était capable, tout en gémissant à fendre l'âme, de faire la conversion instantanée de leurs cadeaux en Bons du Trésor, actions boursières, joyaux ou bovins. Elle l'avait d'ailleurs avoué ingénument à Cesare, à quatre heures du matin, au bar de la salle de jeu du Beach :