« Quand ils sont trop moches, je fait le compte des vaches que va me rapporter ma nuit. Ça m'aide à passer le temps. »
Elle estimait que Honor Larsen ressemblait à un porcelet engraissé aux hormones, mais savoir qu'elle l'avait arraché à la convoitise de Nadia Fischler le parait à ses yeux de toutes les séductions. Depuis des années, toutes deux avaient les mêmes terrains de chasse, Cannes, le Kenya, Monte-Carlo, Portofino, Las Vegas, Los Angeles, lieux magiques où selon les saisons, elles pouvaient tirer le gros gibier à chèques. Elles s'y rencontraient inévitablement, et inévitablement faisaient semblant de ne pas se voir. Betty méprisait l'obsession du jeu de Nadia qui rendait au casino de la main gauche ce qu'elle prenait de la droite aux pigeons qu'elle plumait. Nadia, de son côté, répétait à qui voulait l'entendre que Betty « utilisait son cul pour une misérable comptabilité de crémière ». Aujourd'hui, la crémière avait ridiculisé la flambeuse : Nadia Fischler ne se remettrait pas de sitôt de son K.O. de la veille ! Betty fut parcourue d'un frisson voluptueux au souvenir du silence admiratif qui avait salué son apparition dans les salons des Signorelli.
Même les plus blasés ne voyaient pas tous les jours 6 millions de dollars de bijoux répartis sur un sublime fourreau de soie vert émeraude.
« Monsieur Larsen, dit Cesare, savez-vous que nous, avons parlé de vous pendant trois heures à Munich ? »
Betty poussa le géant du coude.
« Cesare di Sogno est l'organisateur du prix Leader…
— Ah ! très bien, dit Honor Larsen.
— Etant donné le dynamisme de votre société, nous avons estimé qu'il serait juste que vous receviez le prix.
— Sérieusement ? s'étonna Betty avec ravissement.
— Ah ! Betty, Betty !… Tu ignores donc à qui tu as affaire ! M. Larsen ne t'a pas dit qu'il était un des rois planétaires de l'industrie aéronautique ?
— Mais non ! »
La mère de Cesare avait fait des ménages pour l'élever. La seule chose qu'il eut retenu de son enseignement était cet aphorisme : « Tu ne flatteras jamais assez un couillon. » A l'usage, il s'était révélé qu'elle avait raison. La puissance des gogos qu'il manipulait leur faisait perdre tout sens critique. Cesare était parfois gêné des énormités qu'il leur assénait. Eux, jamais. Ils n'existaient que dans le superlatif. L'opinion d'autrui, aussi flatteuse fût-elle, était toujours au-dessous de l'idée qu'ils se faisaient d'eux-mêmes.
« Et Marcel Dassault, qu'en faites-vous ? » dit Honor Larsen.
Cesare eut une moue amusée à l'adresse de Betty.
« Beau garçon, célèbre, et modeste, il est parfait ! Betty, tu me l'amènes quand ?
— Monsieur di Sogno ! Tout le monde vous attend !
— J'arrive, répondit Cesare au maître d'hôtel. On prend un verre après mon speech ? Seigneur où est donc Goldman ? »
Il l'aperçut de l'autre côté de la piscine, écrasant de sa masse un petit homme en blazer bleu à boutons dorés : Hamilton Price-Lynch. Cesare prit son souffle et s'enfonça dans la foule qui se battait autour des buffets ravagés.
Alan s'avança pieds nus sur la terrasse commune aux deux baies vitrées sur une profondeur de quatre ou cinq mètres. En quelques minutes, la lumière avait changé. Le soleil avait disparu derrière les collines, donnant à la mer un éclat sombre et dur. Il faillit aller prendre une douche mais se ravisa : il avait quelque chose de plus urgent à faire. Il se jeta sur le lit, s'empara du téléphone et demanda un numéro.
« Je vous rappelle. »
Il alluma une cigarette, le regard perdu dans le ciel, saisi par une envie douce et forte de se laisser sombrer. Le carillon de la porte le fit sursauter.
Il serra autour de lui les pans de son peignoir, alla ouvrir et se trouva nez à nez avec une femme de chambre en bleu ciel.
« Excusez-moi, monsieur, voulez-vous que je fasse la couverture ?
— La couverture ?
— Arranger votre chambre, vos bagages… » précisa-t-elle En souriant.
Les yeux d'Alan s'agrandirent démesurément : par dessus l'épaule de la femme de chambre, il voyait s'avancer dans le couloir un petit homme portant un extravagant blazer rouge vif. A New York, il avait vu des dizaines de fois la photo de ce dieu vivant dans les bureaux de la Hackett : Arnold Hackett en personne ! En un réflexe bizarre, il voulut refermer la porte à la volée comme s'il était coupable de quoi que ce fût, épouvanté soudain de voir en chair et en os celui qui n'était qu'un mythe.
« Plus tard, jeta-t-il à la femme de chambre qui ne comprenait pas ce qui se passait, plus tard !
— Bien, monsieur. »
Le pêne claqua dans la serrure. Il s'adossa au chambranle, sonné. Le téléphone grésilla : Bannister !
« Nous souhaitons diversifier la provenance de nos capitaux et ouvrir l'industrie du film à d'autres branches de l'activité économique, disait Goldman à Price-Lynch. La Nuit où mourut le soleil est l'affaire la plus saine depuis Autant en emporte le vent. Pratiquement, le film décuplera à l'arrivée la mise des porteurs de parts producteur. Quand je dis décupler, je veux dire dans le pire des cas. »
Ham Burger hocha la tête avec conviction.
« Je ne suis pas homme à me gargariser de chiffres, monsieur Price-Lynch. Si je ne peux sauter qu'un mètre, je ne placerai pas la barre à un mètre cinquante. En fait, il est possible que les parts en question soient centuplées !
— Je vous prie de m'excuser, monsieur, mais vous avez une communication d'Afrique du Sud… » Goldman foudroya son chauffeur :
« Vous ne voyez donc pas que je suis occupé !
— Pardon, monsieur…, s'excusa Léon Trotski.
— Je vous en prie, intervint Hamilton Price-Lynch, ne vous gênez pas pour moi…
— La De Beers me casse les pieds ! Ils veulent tous entrer dans l'affaire ! Trop tard, je ne leur dois rien !
— Louis ! Je vous cherche partout ! jeta Cesare. C'est à nous ! »
Il feignit de découvrir « Ham Burger ».
« Ne m'en veuillez pas si je vous l'arrache… »
Il tendit la main en un geste spontané :
« Cesare di Sogno, enchanté.
— Hamilton Price-Lynch, dit Ham Burger.
— Lou, nous allons nous faire lyncher ! haleta Cesare. Par ici ! »
On leur ouvrit le passage avec des petits cris, des gloussements excités, des applaudissements. L'un poussant l'autre, ils arrivèrent devant une petite estrade aménagée pour la circonstance par les menuisiers du Majestic. Cesare y grimpa. A la hâte, des aides lui passèrent le diplôme parcheminé qu'il allait remettre. Il s'épongea le front, s'éclaircit la voix, s'empara du micro sur lequel il donna quelques pichenettes dont l'écho, répercuté par les haut-parleurs, s'amplifia jusqu'à un bruit de tonnerre. Toutes dents dehors — elles lui avaient coûté très cher — Cesare éclata de rire.