Hamilton Price-Lynch était dangereux parce qu'il était faible. Abel Fischmayer le savait complètement assujetti à la terreur que lui inspirait sa femme. Avec elle, il n'était pas grand-chose. Sans elle, il n'était rien. Parfois, Abel rêvait de le coincer. Il aurait suffi qu'il eût en main des éléments de taille à le discréditer auprès d'elle. Une bonne petite histoire de tromperie, des photos compromettantes, des adresses, des dates, des preuves. Alors, lui, Abel Fischmayer, et lui seul, aurait présidé aux destinées de la banque : pas plus que sa fille Sarah, Emily ne comprenait rien à la finance.
« Est-ce que Vlinsky est toujours là ?
— Je vais voir, monsieur. »
En face de Price-Lynch, Fischmayer n'avait qu'une peur : l'appeler Ham Burger dans un moment de distraction. Pourquoi s'intéressait-il brusquement à ce Pope ?
« Oscar ?… Fischmayer ! Vous m'avez parlé d'un client, il y a deux jours… Pope, Alan Pope… Prenez son dossier sous le bras et passez dans mon bureau. Oui, tout de suite, merci ! »
Quand Vlinsky entra dans le bureau, Abel fit un effort pour dissimuler le mépris que lui inspirait sa chétive personne. Ses pantalons étaient trop courts, sa cravate avait l'air d'une ficelle, ses yeux de myope striés de jaune ressemblaient à deux œufs mal cuits dont le jaune aurait bavé sur le blanc.
« Asseyez-vous, Vlinsky… alors, Alan Pope ?… »
Il lui prit le dossier des mains, en parcourut rapidement quelques feuilles…
« Bon… Bon… Chez nous depuis quatre ans… Salarié à la Hackett… Parfait… Mensualités régulières… Aucune autre source de revenus en dehors de son employeur… Cadre moyen… »
Oscar Vlinsky leva respectueusement le doigt.
« Plusieurs fois à découvert, monsieur Fischmayer… »
Abel le gratifia d'un regard glacial et continua à marmonner.
« Salaire mensuel net, 1 672 dollars… Retraits… Retraits… Virement. »
Il s'immobilisa sur le mot « virement » comme un chien d'arrêt.
« Virement, 1 170 400 dollars. 1 170 400 dollars ? Vlinsky !
— Monsieur Fischmayer ?
— Taisez-vous ! Cet argent a été porté au crédit du client le 22 juillet au matin… Par qui, Vlinsky ?
— Je ne sais pas, monsieur.
— Comment, vous ne savez pas ? »
Oscar sembla se dissoudre dans ses vêtements tire-bouchonnés.
« Je me suis borné à signaler au service comptable que le client était à découvert. Mon ordinateur…
— Vlinsky ! Allez me chercher immédiatement ce chèque !
— Où ça, monsieur ?
— Comment voulez-vous que je le sache ? Trouvez-le, c'est tout ! C'est un bordel, ici, ou une banque ?
— J'y vais, monsieur. Mais permettez-moi de vous remettre en mémoire que je vous avais révélé le découvert qui s'élevait à…
— Sortez ! »
Il revint quelques minutes plus tard, transparent à force d'être blême. Sans pouvoir articuler une parole, il tendit un petit rectangle de papier à Fischmayer tout en secouant spasmodiquement la tête d'un air désolé. Abel lui arracha le chèque, le déploya à contre-jour devant une lampe…
« Emis par notre propre banque… Tiré sur le compte de la Hackett… Signé par Oliver Murray… »
Vlinsky agita faiblement la main pour attirer son attention.
« Quoi, Vlinsky, quoi ?
— Le chiffre, monsieur Fischmayer… Regardez le chiffre… » souffla-t-il d'une voix mourante.
Abel lut le chiffre : « 11 704,00 dollars. » Par une mystérieuse osmose, le sang qui avait disparu du visage de son employé sembla réapparaître dans ses propres joues qui s'empourprèrent jusqu'au rouge brique. Vlinsky aggrava son cas :
« J'étais sûr qu'il y avait une erreur ! Quand je vous l'ai signalé, vous m'avez demandé d'appliquer au client le traitement « hors série »… gémit Vlinsky.
— Moi ? Jamais ! Impossible !…
— C'est épouvantable, monsieur… Deux zéros de trop…
— Mais qui ?… Qui ?… » tonna Fischmayer.
Oscar Vlinsky eut une mimique désespérée.
« Je ne vois qu'une possibilité, monsieur : le grand ordinateur nous a trahis ! »
Alan était amer : il n'avait possédé qu'une ombre. Il n'avait pas fait l'amour avec Nadia, mais à Nadia, un corps qui s'était prêté à toutes les combinaisons possibles, mais sans jamais se donner. Dans ce combat singulier qui les avait opposés en une ruade furieuse, chacun n'avait cherché, à travers ses propres fantasmes, qu'à utiliser l'autre comme objet de son plaisir. Pas l'amour l'un avec l'autre, mais l'un contre l'autre. Pourtant, Nadia semblait heureuse, assouvie. Les yeux clos, elle reposait contre l'épaule d'Alan, un sourire détendu sur les lèvres. Il n'osait faire un mouvement de peur de la réveiller.
Clignota la petite lumière blanche qui leur enjoignait d'attacher leur ceinture. Le Falcon vira une fois au-dessus de l'aéroport. Alan aperçut la piste balisée de lumières longeant la mer dont les franges d'écume luisaient d'un éclat sourd, lorsque les vagues venaient mourir sur la plage. Il aurait voulu rester suspendu ainsi entre ciel et terre jusqu'à la fin de ses jours, ne plus reprendre contact avec le réel et ses menaces. Les roues de l'appareil touchèrent le sol.
« On arrive ? » demanda Nadia.
Elle alluma le plafonnier, sortit un miroir de son sac et vérifia son maquillage.
« Tu es parfaite », dit Alan.
Il n'ajouta pas qu'elle avait le visage aussi lisse que si rien ne s'était jamais passé entre eux. D'ailleurs, s'était-il vraiment passé quelque chose ? Il regarda à la dérobée ses pommettes hautes, la ligne charnue de sa bouche, l'arc de ses sourcils. Tout était toujours aussi intact dans l'ordonnance de son beau visage. Seulement, pour une raison mystérieuse, le charme n'opérait plus. Alan se sentait vidé de tout sentiment, de tout désir.
En descendant les trois marches de la passerelle, Nadia eut son geste de semeur habituel. Elle fourra dans les mains du pilote, qui était venu les saluer, une liasse de billets de banque.
Norbert dormait dans la Rolls, ses propres ronflements scandés par une musique pop provenant de la radio qu'il avait laissée allumée. Il était cinq heures du matin. A l'est, le ciel commençait à pâlir en une large bande claire.
Au claquement de la portière, Norbert sursauta, passant instantanément de l'état d'abandon du sommeil au maintien stylé du chauffeur de maître.
« A l'hôtel, monsieur ?
— Au Beach, dit Nadia.
— Vous voulez retourner au Beach maintenant ? intervint Alan.
— C'est le bon moment. Ils commencent à être nerveux, fatigués, ils font des erreurs. Tu vas voir ! On va leur faucher quelques millions de dollars de plus ! »
Elle fouilla dans son sac, en ramena une boule de Kleenex qu'elle déplia avec un soin extrême.
« Regarde, Alan… »
Il distingua une petite masse noirâtre qui avait taché le papier d'auréoles brunes.
« Mon fétiche, lança Nadia avec un clin d'œil. Avec ça, rien à craindre ! »
Elle était complètement folle. Il allait ramasser ses plaques au Beach, leur redemander son chèque et filer au plus vite. Il comprit pourquoi, après l'amour, ils ne s'étaient plus adressé la parole dans l'avion : ils n'avaient plus rien à se dire.