« J'ai prélevé l'argent de l'avion. 70 000 francs. Pouvez-vous tous deux me signer le bon ?
— C'est moi qui signe ! » jeta Nadia en paraphant le rectangle de papier rose.
Ferrero s'absorba dans le fond du bureau à des tâches vagues. Il savait que cette pauvre cloche de type ne se libérerait pas d'elle. Il allait jouer et tout perdre. Ferrero en était malade pour lui. Si une bonne fée lui avait donné la chance de se trouver à la tête d'un capital de 1 200 000 francs, il aurait tiré une balle dans la tête de Nadia sans le moindre remords.
« Viens ! »
Les bras chargés de leurs plaques, elle démarra vers la table de chemin de fer. Elle ne l'avait pas encore atteinte. Elle ne savait pas quelle somme était en jeu. Pourtant, les narines dilatées, elle cria banco.
« Banco suivi, lança le croupier en écho… Messieurs, 2 000 000 francs au banco ! »
Alan s'arrêta net, le plexus broyé par un boulet de canon. Il resta debout entre la caisse et la table, foudroyé. Déjà, Nadia s'emparait des cartes que lui jetait le banquier, les retournait.
« 6 à la ponte », dit le croupier.
A son tour, le prince Hadad abattit son jeu.
Dès cinq heures de l'après-midi, le Romano's se vidait de ses clients. A sept heures, ne restaient sur place que quelques pochards attardés. A huit heures, Tom effectuait la fermeture. Il observa d'un coup d'œil furtif Samuel Bannister et un type qu'il ne connaissait pas, attablés sur la banquette au fond de la salle. Le type était costaud, avec une gueule de clergyman, des cheveux gris fer et des lunettes sans monture. Il s'appelait Cornélius Grant, était avocat de profession et avait jadis usé ses fonds de culotte dans la même école que Bannister. Samuel ne manquait jamais de le consulter en douce dans les cas professionnels épineux. Mais aujourd'hui, il s'agissait davantage d'un cas de conscience.
« Je ne te dis pas que le cas existe, Cornélius, je te demande simplement de faire comme si…
— Répète ta salade.
— Voilà. Suppose que par le biais d'une erreur quelconque, un type qui n'a rien demandé reçoive un chèque d'une grosse boîte…
— La Hackett, par exemple ? » suggéra Grant sans avoir l'air d'y toucher.
Samuel leva vivement les yeux sur lui : Cornélius ne le regardait même pas.
« Si tu veux, va pour la Hackett…
— Un chèque de combien ?
— Un gros. Quelque chose comme un million de dollars et plus.
— En quel honneur ?
— Je te l'ai dit, pour rien, une erreur ! »
Grant le dévisagea avec agacement.
« Si tu cessais de jouer au con, Sammy ? On n'envoie pas un chèque pour rien !
— Bon, d'accord. Suppose par exemple qu'on me vire. On me dédommage avec des indemnités. On me doit 10 dollars, j'en reçois 1 000. La boîte se goure de deux zéros, si tu vois ce que je veux dire.
— Très bien. Et alors ?
— Ce chèque, je l'ai entre les mains. Qu'est-ce que je dois faire ?
— N'y touche pas avec des pincettes. Rends-le !
— Je ne peux pas l'encaisser ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que tu risques de graves emmerdes.
— Tom, deux autres ! » lança Bannister en vidant le fond de son verre.
Il se mordilla les lèvres, déprimé. Depuis l'appel d'Alan, il était rongé de remords et se demandait si son propre dépit ne l'avait pas poussé à précipiter son ami dans une aventure sans issue. Après quelques heures de recul, son plan lui apparaissait vaseux, sans consistance.
« En clair, reprit Cornélius, tu me demandes si c'est une escroquerie de profiter d'une erreur qu'on n'a pas provoquée ?
— Exactement ! »
Tom posa les deux verres sur la table en consultant sa montre ostensiblement.
« Sammy, entre nous, dit Cornélius, c'est toi qui as reçu ce chèque ?
— Non.
— J'aime mieux.
— Mais où est la faute ? C'est pas toi qui a commis l'erreur !
— Peut-être, mais tu sais qu'il y a erreur. Accouche… C'est arrivé à qui ?
— Un copain, lâcha Samuel avec un profond soupir.
— Il a encaissé ?
— Il n'a même pas eu à s'en donner la peine. Il a reçu de sa banque un ordre de virement. Le fric était à son compte, tu comprends ?
— Il a tiré dessus ? »
Bannister se tortilla, de plus en plus mal à l'aise.
« Oui.
— Aïe ! Tu sais ce que je lui dirais si c'était mon copain ? Rends le pognon !
— Et s'il a déjà écorné le capital ?
— C'est un moindre mal. C'est lui qui pourrait alors plaider l'erreur, la distraction… Ne te fais pas d'illusions, Sammy, tôt ou tard, il y aura plainte. Même pour un million de dollars, je ne prendrais pas le risque d'essayer ! »
Tom rangea bruyamment quelques tabourets. Bannister jeta sur la table un billet de 10 dollars chiffonné. Grant et lui étaient amis d'enfance. Pourtant, il n'eut pas le courage de lui avouer qu'il était l'instigateur de l'opération. Cornélius se leva, lui donna une claque sur l'épaule.
« Ne te casse pas trop la tête. Rien ne prouve que, juridiquement, j'aie raison. Après tout, c'est à celui qui commet l'erreur d'en supporter les conséquences. » Samuel ne l'écoutait plus. Sa seule idée était de prévenir immédiatement Alan de tout laisser tomber !
Alan dut s'asseoir tant ses jambes flageolaient. La chaise dorée craqua sous son poids. Il était à une dizaine de mètres de la table de chemin de fer, trop près pour ne pas entendre les exclamations, trop loin pour observer les mimiques. Sur un seul coup, Nadia venait de perdre 2 000 000 francs contre le prince Hadad ! Il se releva malgré lui, fasciné par l'horreur dont il venait d'être le témoin et la victime, se rapprocha de la table entourée d'une électricité presque palpable. Un léger sourire amusé sur les lèvres, Hadad venait de remettre en jeu les deux millions gagnés à Nadia.
Il l'observa avec l'expression gourmande du chat guettant une souris. Elle ne cilla pas.
« 2 000 000 au banco, dit le croupier. Messieurs, faites vos jeux ! »
Silence de cathédrale… Puis, la voix tendue et froide de Nadia :
« Banco. »
Le croupier lui jeta un coup d'œil aigu et annonça :
« Banco suivi. Cartes… »
Le prince, les deux mains posées bien à plat sur le sabot, ne fit pas un geste pour donner.
« Madame… », insista-t-il en dévisageant Nadia.
Elle n'ignorait pourtant pas qu'on devait « éclairer », c'est-à-dire étaler bien en vue la somme risquée sur le coup. Or, elle n'avait devant elle que 400 000 francs.
« Une seconde », dit-elle.
Elle planta ses yeux violets dans ceux d'Alan et lui lâcha d'une voix sourde et basse :
« Ne me laisse pas humilier par ce type ! Je sais que tu as un crédit de 500 000 dollars à la caisse ! Va le chercher ! »
Incapable de proférer le moindre son, Alan secoua la tête de droite à gauche. Il s'aperçut avec épouvante que tous les regards étaient braqués sur eux dans un silence à couper au couteau.
« Vas-y ! » répéta Nadia.
Le prince pianota avec impatience sur le tapis de façon à être vu de toute la table.
« Je te les rends tout à l'heure ! Tu ne risques rien ! Va ! »
Elle se retourna vers le prince, le toisa avec arrogance.
« Une seconde… »
Elle planta ses doigts dans le bras d'Alan et le poussa vers la caisse.
« Giovanni ! Fais-moi tomber ce qu'il a à son crédit ! »
Ferrero jeta un regard interrogateur à Alan.