La veille de l’élection présidentielle, j’étais installé sur les marches de la cuisine, dans la cour arrière de la maison, occupé à éclater les tiques du chien et à lui retirer des vers de cayor. Prothé, accroupi, lavait le linge devant l’évier écaillé en fredonnant un chant religieux. Après avoir rempli une grande bassine d’eau et versé le contenu d’une boîte de lessive OMO, il avait plongé la pile de linge dans le liquide bleu. Donatien, assis sur une chaise en face de nous, cirait ses chaussures. Il portait un abacost anthracite et un peigne en plastique était planté dans ses cheveux.
Innocent prenait sa douche, un peu plus loin, au fond du jardin. Sa tête et ses pieds dépassaient de la plaque en tôle rouillée qui servait de porte au coin douche. Pour agacer Prothé, il avait inventé une chanson qui moquait le Frodebu et la chantait à tue-tête. « Le Frodebu dans la boue, l’Uprona vaincra. » Tout en lançant vers Innocent des regards prudents pour être sûr de ne pas être entendu, Prothé a maugréé :
— Il peut bien continuer ces enfantillages autant qu’il veut, ils ne gagneront pas, cette fois. Je vais même te dire, Donatien : ils sont aveuglés par trente ans de pouvoir, et leur défaite n’en sera que plus cinglante.
— Ne sois pas présomptueux, mon ami, c’est péché. Innocent est jeune et arrogant, mais toi, tu dois faire preuve de sagesse. Ne te laisse pas distraire par ces provocations puériles.
— Tu as raison, Donatien. Mais j’ai quand même hâte de voir sa tête quand il apprendra notre victoire.
Innocent est sorti de la douche, torse nu, et s’est avancé jusqu’à nous avec la démarche d’un félin. Les gouttelettes d’eau dans ses cheveux crépus brillaient au soleil, lui faisaient une tonsure blanche. Il s’est arrêté devant Prothé, qui a baissé la tête et s’est mis à frotter le linge encore plus énergiquement. Innocent a enfoncé une main dans sa poche et en a sorti un de ses foutus cure-dent qu’il a jeté dans sa cavité buccale. Pour nous impressionner, il contractait ses muscles et prenait la pose, tout en fixant la nuque de Prothé avec mépris.
— Hé, toi, le boy !
Prothé s’est arrêté net de frotter. Il s’est déplié de toute sa taille et a planté ses yeux dans ceux d’Innocent avec une attitude froide de défi. Donatien a cessé de cirer ses chaussures. J’ai lâché la patte du chien. Innocent n’en revenait pas de voir le frêle Prothé lui tenir tête. Déstabilisé par tant d’aplomb, il a fini par esquisser un petit sourire narquois, légèrement gêné, a craché son cure-dent par terre et s’est éloigné en faisant le signe de l’Uprona par-dessus sa tête, les trois doigts du milieu levés. Prothé l’a regardé s’éloigner. Quand Innocent a disparu derrière le portail, il a repris place devant sa bassine d’eau et s’est remis à chantonner « Frodebu Komera… ».
13
C’était un matin comme un autre. Le coq qui chante. Le chien qui se gratte derrière l’oreille. L’arôme du café qui flotte dans la maison. Le perroquet qui imite la voix de Papa. Le bruit du balai qui gratte le sol dans la cour d’à côté. La radio qui hurle dans le voisinage. Le margouillat aux couleurs vives qui prend son bain de soleil. La colonne de fourmis qui emporte les grains de sucre qu’Ana a fait tomber de la table. Un matin comme un autre.
Pourtant, c’était une journée historique. Partout dans le pays, les gens s’apprêtaient à voter pour la première fois de leur vie. Dès les premières lueurs du jour, ils avaient commencé à se rendre au bureau de vote le plus proche. Un cortège interminable de femmes aux pagnes colorés et d’hommes soigneusement endimanchés marchait le long de la grand-route, où défilaient des minibus pleins à craquer d’électeurs euphoriques. Sur le terrain de football, à côté de la maison, le monde affluait de toute part. On avait installé des tables de vote et des isoloirs sur la pelouse. Je regardais à travers la clôture cette longue file d’électeurs qui patientaient sous le soleil. Les gens étaient calmes et disciplinés. Dans la foule, certains n’arrivaient pas à contenir leur joie. Une vieille femme vêtue d’un pagne rouge et d’un tee-shirt Jean-Paul II est sortie de l’isoloir en dansant. Elle chantait : « Démocratie ! Démocratie ! » Un groupe de jeunes gens s’est approché d’elle pour la soulever en jetant des hourras vers le ciel. Aux quatre coins du terrain de football, on remarquait aussi la présence de blancs et d’Asiatiques portant des gilets multipoches, au dos desquels était inscrit : « Observateurs internationaux ». Les Burundais avaient conscience de l’importance du moment, de la nouvelle ère qui s’ouvrait. Cette élection mettait fin au parti unique et aux coups d’État. Chacun était enfin libre de choisir son représentant. À la fin de la journée, quand les derniers électeurs sont partis, le terrain de football ressemblait à un vaste champ de bataille. L’herbe avait été piétinée. Des papiers jonchaient le sol. Avec Ana, nous nous sommes faufilés sous la clôture. Nous avons rampé jusqu’aux isoloirs. Nous avons ramassé des bulletins de vote oubliés. Il y avait ceux du Frodebu, de l’Uprona et du PRP. Je voulais garder un souvenir de ce jour mémorable.
Le lendemain, c’était étrange. Rien ne bougeait. Dans l’attente des résultats, la ville était anxieuse. À la maison, le téléphone sonnait sans arrêt. Papa refusait que j’aille dans l’impasse voir les copains. Notre jardin était vide, le gardien avait disparu. Très peu de voitures circulaient dans la rue. Un contraste impressionnant avec l’allégresse de la veille.
Pendant la sieste de Papa, je me suis échappé par la porte de derrière. Je voulais parler à Armand. Par son père, il devait forcément avoir des informations. J’ai frappé au portail et j’ai demandé à l’employé de maison de l’appeler. Quand Armand est arrivé, il m’a dit que son père tournait en rond dans la maison en fumant des cigarillos et mettait beaucoup plus de sucre que d’habitude dans son thé. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner chez lui aussi. Il m’a conseillé de rentrer, de ne pas traîner dans la rue, on ne savait pas ce qui pouvait se passer. Des rumeurs inquiétantes circulaient.
Un peu avant la tombée de la nuit, on était assis tous les trois dans le salon, Papa, Ana et moi, quand quelqu’un a appelé mon père pour lui dire d’allumer la radio. Il faisait sombre, Ana se rongeait les ongles et Papa cherchait la station. Il a fini par trouver la fréquence, au moment où la speakerine de la Radio Télévision Nationale annonçait l’imminence de la proclamation des résultats. Il y a eu le souffle d’une vieille bande, puis une fanfare accompagnée d’une chorale qui chantait à tue-tête : « Burundi Bwacu, Burundi Buhire… » Après l’hymne national, le ministre de l’Intérieur a pris la parole. Il a annoncé la victoire du Frodebu. Papa est resté impassible. Il a simplement allumé une cigarette.
Dans le quartier, aucun cri, aucun klaxon, aucun pétard. J’ai cru entendre une clameur au loin, là-haut, dans les collines. Était-ce mon imagination ? Avec son obsession de nous laisser en dehors de la politique, Papa est allé se réfugier dans sa chambre pour passer des coups de fil. À travers la porte, j’entendais des phrases que je ne comprenais pas. « Ce n’est pas une victoire démocratique, c’est un réflexe ethnique… Tu sais mieux que moi comment ça se passe en Afrique, la Constitution n’a pas de poids… L’armée soutient l’Uprona… Dans ces pays-là, on ne gagne pas une élection sans être le candidat de l’armée… Je n’ai pas ton optimisme… Ils paieront cet affront tôt ou tard… »