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Elle tourna vers Gauthier un regard effrayé, mais il secoua la tête.

— Non. Il n'est pas encore mort. Sa respiration est à peine sensible, mais il vit encore. Je pense qu'il est entré dans cet état d'insensibilité que les Grecs appelaient koma.

Le page, cependant, revenait à la conscience. En reconnaissant Gauthier penché sur lui, son regard vague se fit plus net et il ébaucha un sourire. Mais le souvenir de ce qui s'était passé lui revint d'un seul coup et, avec un gémissement, il se jeta contre la poitrine de son ami et se mit à sangloter spasmodiquement.

L'aîné ne tenta même pas de le calmer. Il savait qu'il est bon parfois de laisser crever les digues après une insupportable tension. Il se contenta de rendre à Catherine le flacon de cordial tout en caressant d'une main affectueuse la tête hirsute de l'enfant.

— Buvez-en un peu vous-même ! conseilla-t-il. Vous en avez grand besoin.

Elle obéit machinalement, porta la fiole à ses lèvres. Le liquide, très fort, lui arracha un frisson et la fit tousser, tandis qu'un ruisseau brûlant descendait à travers son corps. Mais elle se sentit plus vivante et l'esprit plus clair.

— Qu'allez-vous faire ? demanda Gauthier quand les sanglots du page diminuèrent d'intensité.

Elle haussa les épaules :

— Que puis-je faire ?

La porte s'ouvrit à cet instant et le Damoiseau entra dans la chambre. La satisfaction était peinte sui son visage d'archange aux yeux de renard.

— Demain, au lever du soleil, vous pourrez monter au château, Dame ! Vous y serez attendue ! annonça- t-il.

— Demain ?

— Oui. Le jour est gris. La nuit tombera plus tôt que de coutume et, apparemment, vos amis entendent ne courir aucun risque. Ils veulent vous voir approcher en pleine lumière. Je vous souhaite la bonne nuit. On vous apportera de quoi manger tout à l'heure...

Puis, désignant la longue forme immobile sous l'absurde courtepointe rose :

— Quand tout sera fini, avertissez l'un des hommes qui vont passer la nuit à votre porte, afin que je puisse lui rendre mes derniers devoirs. J'occupe la chambre voisine. Ah ! j'allais oublier...

Il rouvrit la porte. Sur le seuil apparut le fantôme noir d'un moine bénédictin, en habit et scapulaire funèbres, le capuchon baissé sur le visage, les mains au fond de ses larges manches. Tout ce qui en lui paraissait humain et terrestre, c'étaient deux grands pieds nus, gris de poussière, qui reposaient entre les courroies de cuir brut de ses sandales.

— Voici le prieur des Bons Hommes de la forêt. Leur ermitage est à moins d'une lieue d'ici. Il a... bien voulu accepter d'aider notre ami à franchir le dernier passage ! Je vous laisse...

Le moine s'avança et, sans regarder personne, se dirigea vers le lit.

Avec cette cagoule baissée qui ne laissait rien voir de ses traits, il était assez effrayant et Catherine péniblement impressionnée se signa en reculant dans l'ombre des rideaux. Il lui semblait voir l'ombre de la mort elle-même s'approcher d'Arnaud pour l'emporter.

Arrivé au pied du lit, le bénédictin regarda un instant le mourant, puis se tourna vers Gauthier qui, après avoir installé Bérenger sur un tabouret, s'approchait de lui.

— Voulez-vous bien tirer ce coffre près du lit ? demanda-t-il à voix basse. J'ai apporté ce qu'il faut pour les derniers sacrements.

Tout en parlant, il rabattait son capuchon, découvrant des traits rudes, sans beauté, qui lui composaient une figure énergique et gaie. La grande bouche aux coins relevés, le nez légèrement retroussé, dénonçaient une nature faite pour la joie malgré la maigreur ascétique du visage. La large tonsure lui faisait une couronne de mèches folles, dont le brun foncé grisonnait. Mais, quand il apparut dans la lumière de la chandelle, en se penchant au-dessus de la tête du mourant, Catherine, avec une exclamation de surprise, quitta l'abri des rideaux gris où elle s'était réfugiée. Elle n'en croyait pas ses yeux.

— Landry ! murmura-t-elle. Toi, ici ?

Il se redressa, la regarda sans étonnement, mais avec une joie qui fit briller ses yeux bruns où elle retrouvait tout à coup, intacte, la vivacité de son ami d'enfance.

Debout de l'autre côté du lit, elle le dévisageait bouche bée, comme s'il était véritablement le fantôme qu'elle avait cru, tout à l'heure, voir entrer dans la chambre. Et sa stupeur était si manifeste que, malgré la gravité de l'heure, il lui sourit.

— Mais oui, Catherine... c'est bien moi ! Comme tu as tardé !

— Tardé ? Veux-tu dire... que tu m'attendais ?

— Nous t'attendions ! La comtesse de Châteauvillain, qui est la générosité même, nous a fait don, à mes frères et à moi, leur chef indigne, d'une parcelle de forêt pour y installer notre prieuré. Elle est notre bienfaitrice. En retour, nous assurons, au château, le service de Dieu. Et naturellement, elle m'a dit qu'elle t'avait appelée. Voilà pourquoi nous t'attendions...

Tout en parlant, il disposait sur le coffre que Gauthier, aidé de Bérenger, venait de porter auprès du lit, un crucifix, deux petits cierges, un brin de buis, deux petits flacons dont l'un contenait l'huile sainte et l'autre de l'eau bénite. Il demanda de l'eau dans un bassin et un peu de linge.

Catherine, cependant, s'agenouillait contre le lit. Elle chercha le regard de Landry qu'elle ne quittait pas des yeux, comme si elle craignait de le voir disparaître dans un nuage de fumée. C'était tellement extraordinaire, quoi qu'il en dise, de retrouver ici Landry Pigasse, le gamin du Pont-au-Change, qu'elle avait laissé, jadis, à l'abbaye de Saint-Seine. Il est vrai qu'en réfléchissant ladite abbaye n'était pas si loin...

— Ma mère ? souffla-t-elle.

— Elle n'a pas pu t'attendre, Catherine ! Voici une semaine qu'elle s'est endormie, saintement, dans le Seigneur ! Sois tranquille, ajouta-t-il en voyant se crisper les traits de la jeune femme, elle est morte sans souffrir, parlant jusqu'au bout de toi et de ses petits-enfants. Mais je crois qu'elle était heureuse de rejoindre enfin ton père. Elle ne regrettait pas la vie...

— Je crois, moi, qu'elle ne s'est jamais remise de sa mort, murmura Catherine. Pendant bien longtemps, je ne m'en suis pas rendu compte, car on ne pense jamais à ces choses quand il s'agit de ses parents... On voit en eux des êtres à part, un peu déshumanisés...

mais je crois qu'ils se sont beaucoup aimés.

— N'en doute pas ! C'était un amour sans histoire et sans bruit, tout simple et qui, sans ce drame que nous avons déchaîné, aurait duré longtemps.

Les yeux de Catherine s'emplirent de larmes. Elle n'avait jamais imaginé ses parents comme des amoureux. Elle les avait connus calmes, paisibles, vivant l'un auprès de l'autre presque sans paroles, peut-être parce qu'ils n'en avaient pas besoin pour s'entendre. Un amour sage, mais vrai, mais vécu jusqu'au bout car, si la vie de Gaucher s'était brisée d'un seul coup dans le bruit et la fureur d'une foule déchaînée, celle de Jaquette n'avait fait, ensuite, que s'étirer quotidienne et silencieuse, résignée, jusqu'à ce jour où enfin elle avait pu à son tour prendre ce grand départ que durant tant d'années elle avait préparé. Un jour qui avait dû être réellement le bienvenu...

Le front contre la courtepointe de satin, Catherine se mit à prier à la fois pour celle qui n'était plus et pour celui qui, bientôt, allait prendre le même chemin obscur. Leur amour, à eux, avait été tissé de contrastes : drame et bonheur, violence et douceur, joie et souffrance, mais la dame de Montsalvy savait déjà que lorsque son seigneur ne serait plus, sa vie à elle deviendrait semblable à celle de sa mère, à celle d'Isabelle de Montsalvy, sa belle-mère, et à celle de toutes les femmes qu'un époux bien-aimé abandonne sur la terre : une longue attente, une lente usure, un cheminement continu vers la porte noire qui, cependant, ouvre une éternité de lumière...