Voilà l’autre raison pour laquelle je suis ici. J’étais fatigué de porter sur le front un numéro d’inventaire invisible.
Une semaine plus tard, ils m’ont montré des holo-vidéos d’Ykela. Elle était devenue un déchet humain. Ils l’avaient rendue accro au télé-crack. Je me suis senti vengé, mais ça ne m’a pas rendu plus heureux.
Je me suis noyé dans le travail. Toutes ces années, je n’ai rien fait d’autre que ça : résoudre des problèmes physico-mathématiques hautement intéressants, mortellement absorbants. Pour ne plus penser à elle.
De temps en temps, je demandais une travailleuse sociale et nous avions une relation sexuelle simple et tarifée, sans implication. De la pure gymnastique pour relaxer le corps.
Un jour, il y a quelques mois, alors que je buvais un verre avec le lieutenant Dabiel, un officier de la Section Spéciale de la Sécurité Planétaire du Centre – et l’un des rares humains que je peux appeler mon ami–, il m’a raconté combien il avait été facile de créer l’addiction d’Yleka. Comment elle avait reçu la drogue comme une bénédiction… parce qu’elle voulait oublier. M’oublier.
C’est là que j’ai su qu’elle m’avait vraiment aimé. J’ai réalisé mon erreur et j’ai voulu réparer le mal que j’avais fait. J’ai ordonné qu’on la retrouve… Je sais qu’il existe des traitements pour de telles addictions, et j’étais disposé à les lui payer. À quoi sert l’argent, sinon à satisfaire les caprices ?
Mais Dabiel et les siens m’ont informé qu’il était trop tard : Yleka était partie avec Cauldar, un Cétien qui recrutait du personnel pour un bordel d’esclaves sur Ningando. Or, la juridiction et le pouvoir de la Sécurité Planétaire s’arrêtaient aux frontières de l’atmosphère terrestre…
En résumé, je n’ai aucune relation sentimentale stable ou permanente. Je n’en ai jamais eu, à vrai dire. Mais je suis ici pour y remédier…
« Quel est votre avis sur l’actuelle politique scientifique du gouvernement de la Terre ? »
Depuis des années, je suis pratiquement devenu un reclus au Centre des Hautes Études physico-mathématiques.
Mes travaux ont un caractère à quatre-vingt-dix-neuf pour cent secret, et même leurs résultats ne filtrent pas sur l’holo-réseau. Je ne publie pas dans la presse scientifique et je ne participe jamais à aucun congrès ou symposium d’aucun type, sur Terre ou en dehors de la planète. La Section Spéciale de la Sécurité Planétaire me surveille constamment. Je suis assuré pour plusieurs millions de crédits. Je suis considéré comme une réserve scientifique planétaire à moi tout seul.
Jamais, auparavant, je n’ai participé à un séminaire ou à un cours. Et je ne l’ai jamais voulu. Je suis inconnu dans mon domaine. On ne m’a donc jamais invité à ce genre de manifestation.
Mon voyage ici, sur votre planète, pour assister aux CCCIXe Rencontres galactiques d’astrophysique de l’hyper-espace n’est pas un hasard, mais le résultat d’un plan méticuleux, bien qu’il ait l’air aléatoire. Son objectif était de parvenir jusqu’à vous et à cet entretien… Et, surtout, à ses effets. Je ne veux pas rentrer sur Terre.
Je suis las d’être un pantin. Las d’être seul. Las d’être un phénomène, d’être un bel oiseau précieux qu’on ne laisse jamais sortir de sa cage.
Durant la visite d’une délégation de scientifiques xénoïdes dans l’une des rares zones non secrètes du Centre des Hautes Études physico-mathématiques, j’ai quitté mon laboratoire avec la complicité de Dabiel. J’étais vêtu d’un uniforme du personnel de service, les traits dissimulés par un habile maquillage de plasti-peau réalisé par le lieutenant. Et je portais une serpillère et un seau d’eau, comme n’importe quel agent de nettoyage.
Alors que le groupe de scientifiques extraterrestres écoutait attentivement l’explication du guide montrant un artefact que j’avais créé pour transformer un mur en un champ de forces stable, j’ai engagé la conversation avec l’un des physiciens cétiens.
Je savais déjà que Ningando serait le siège des CCCIXe Rencontres, et ma maîtrise du cétien m’a permis de lui susurrer à l’oreille quelques corrections éclaircissant considérablement le sens de l’aride traduction cybernétique qu’il écoutait.
Intéressé et surpris de découvrir une telle connaissance et une telle maîtrise de son langage complexe chez un simple agent d’entretien, le scientifique, qui s’appelait Jourkar – vous pouvez vérifier, si vous voulez – s’est lancé dans un échange technique avec moi.
Je vous ai déjà dit qu’en général je ne me débrouille pas bien avec les abstractions et les théories, mais en l’occurrence il s’agissait de mon propre artefact…
En moins d’une minute, Jourkar avait rassemblé autour de moi les trois quarts de la délégation. Pour sa part, le guide – qui, grâce au ciel, ne m’avait pas reconnu avec mon uniforme et mes postiches de plasti-peau – se demandait probablement quel genre de blagues salaces cet agent de nettoyage racontait aux xénoïdes.
Sa surprise a dû être totale lorsque, risquant le tout pour le tout, j’ai connecté l’appareil pour faire une démonstration aux scientifiques. Par chance, muet de stupéfaction, il a mis plus d’une minute à retrouver ses moyens et à saisir son vocodeur pour faire part à ses supérieurs de ce qui se passait. Bien évidemment, le générateur d’interférences que je portais dans ma poche a empêché son communicateur personnel de fonctionner.
Il a encore mis trente secondes à se décider à nous abandonner et courir à la recherche d’hommes de la Sécurité Planétaire pour les informer de l’incident. Et, non pas par une chance extraordinaire mais grâce au lieutenant Dabiel. D’ailleurs, bien que nous soyons amis, il m’avait soutiré quelques milliers de crédits pour prix de son aide, mais grâce à lui il s’est écoulé encore deux minutes avant que des gardes n’arrivent.
Ce temps a été plus que suffisant pour que j’ôte mon maquillage, montrant mon vrai visage aux savants xénoïdes, et peaufine ma démonstration.
Une fois l’appareil activé, j’ai construit en quelques secondes un petit cube qui flottait à cinquante centimètres du sol. Et lorsque j’ai terminé mon œuvre de « maçonnerie énergétique », stabilisant vibratoirement tout le système, sa consommation de puissance était à peine supérieure à celle d’une lampe de poche. J’ai même réussi, en jouant avec les propriétés topologiques de la bande de Möbius et la bouteille de Klein, à multiplier par dix l’espace interne de ma « construction », par rapport à ce que la géométrie purement euclidienne aurait permis d’obtenir.
Bien évidemment, étonnés par une telle démonstration de talent – toute modestie mise à part – Jourkar et les autres m’ont immédiatement promis une invitation officielle pour assister aux CCCIXe Rencontres. Ils se sont engagés à exercer toutes les pressions possibles pour que les organismes terriens correspondants comprennent qu’il était tout à fait souhaitable, pour ne pas perturber leurs relations avec le reste de la galaxie, de me permettre d’assister à l’événement sans entraves ni obstacles.
Ensuite, j’ai pris congé, détruit mon petit cube, déposé l’uniforme d’agent d’entretien, la serpillère et le seau dans un coin et je suis retourné à mon laboratoire… vingt secondes avant que l’alarme générale ne résonne dans le Centre.