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Le lieutenant Dabiel et plusieurs nano-caméras – dont je connaissais l’existence depuis leur installation et qu’il m’avait été facile de faire fonctionner en boucle – ont été témoins je ne n’avais pas quitté mon travail un seul instant.

Les responsables du Centre n’ont toujours pas compris ce qui s’était passé ce jour-là. Ils ont encore moins compris lorsque l’invitation est arrivée, un mois plus tard. Jourkar et les autres s’étaient débrouillés pour tenir leur promesse. Leur holo-vidéo comportait tant de logotypes et de codes de priorité que, plus qu’une invitation, il s’agissait d’un ordre au gouvernement terrien de me permettre d’assister à l’événement… ou il en subirait les conséquences.

Tous les responsables du Centre sont venus m’interroger. Plusieurs pontes de la Sécurité Planétaire, aussi. Et pas seulement de la Section Spéciale du Centre. Comment les xénoïdes avaient-ils eu vent de mon existence et de mes travaux, malgré le secret rigoureux auquel j’étais soumis ? Et, bien sûr, je ne savais rien.

J’ai continué à ne rien savoir lorsqu’ils ont analysé la courbe de mes ondes cérébrales alors qu’ils me reposaient les questions. La neurologie n’est pas un de mes points forts, mais je m’étais préparé à affronter le détecteur de mensonges. Il ne m’a pas été très difficile de construire le nano-interféromètre cohérent de fréquences cérébrales, et de le manipuler avec un contrôle sublingual, pour qu’ils ne soupçonnent rien.

Et pourtant, ils étaient méfiants. Ne l’auriez-vous pas été ? Il n’était pas logique qu’un scientifique humain assiste à un événement d’astrophysique de premier ordre sans pouvoir raconter, après coup, ce qu’il y avait vu… De fait, cela ne s’était encore jamais produit dans ce domaine. Lorsque les humains sont invités à des manifestations scientifiques en dehors du Système solaire, ceux-ci traitent généralement de sociologie, de psychologie ou d’histoire.

Mais l’invitation était si impérative qu’ils ont dû vaincre leurs réticences et me donner l’autorisation de venir à Ningando.

Ils n’ont pas capitulé facilement. Depuis le début, je savais que je ne viendrais pas seul, mais accompagné par toute une délégation humaine, malgré le coût astronomique.

Je suis arrivé avec un cortège fourni. Soixante-dix pour cent d’agents secrets de la Sécurité Planétaire chargés de me surveiller, et qui ne comprendraient rien à ce qui se dirait, et trente pour cent de physiciens médiocres chargés de participer laborieusement au congrès, tout en veillant à ce que je n’aille pas révéler des données secrètes qu’ils ignoraient eux-mêmes. Ces derniers, au moins, bien qu’ils soient au service de la police scientifique tout en la haïssant, allaient être enchantés de tout ce qu’ils allaient voir. Ils se moquaient bien que leurs mémoires soient bloquées avant leur départ pour la Terre, et certainement effacées par notre Sécurité Planétaire à leur arrivée.

Pendant tout ce temps, j’ai dissimulé la satisfaction que mon plan se déroule parfaitement derrière mon habituel masque de confusion face à l’inconnu. Je n’ai pas eu à fournir beaucoup d’efforts : depuis que je suis arrivé à l’astroport, je suis totalement terrifié.

Je n’ai pas ouvert les yeux une seule fois durant le voyage du lanceur jusqu’à l’hyper-vaisseau en orbite. J’avais entrepris la plus grande expérience de ma vie, en risquant tout. Et bien que j’aie la possibilité de renoncer au dernier moment, une voix en moi murmurait : « Alex, il n’y a pas de retour en arrière possible. »

Lorsque je suis arrivé à Ningando, j’ai su que j’avais gagné. Avec l’aide de Jourkar, j’ai pu tromper facilement mes cerbères et venir jusqu’ici. Maintenant… tout dépend de vous. J’ai joué cartes sur table : je ne veux pas retourner sur Terre, et c’est mon dernier mot.

« Qu’est-ce qui vous a poussé à vous présenter ici et demander la citoyenneté adoptive cétienne ? »

Avant tout, que ce soit bien clair : je ne suis pas le meilleur candidat pour donner un avis objectif sur la politique du gouvernement terrien envers ses scientifiques. Bien que je n’aie jamais été considéré comme un « vrai scientifique » puisque je ne possède aucun doctorat, j’ai quelques diplômes de premier cycle. Et, la plupart du temps, les professeurs paraissaient plus avides d’apprendre de moi que de m’enseigner leur matière.

On me considère pratiquement comme un « idiot savant ». Vous connaissez le terme ? Je suis un électron libre, incapable de faire partie du moindre groupe d’experts ou de la plus petite équipe scientifique, du fait de mes méthodes de travail instinctives et hétérodoxes. Je suis apprécié, et bien traité… Mais ni compris ni aimé. Je suis seul. Totalement seul, comme j’ai essayé de vous l’expliquer un peu plus tôt. Et cet état de fait a cessé de me convenir.

Mais, bien que je sois l’exception qui confirme la règle, j’ai côtoyé suffisamment de scientifiques « typiques » pour avoir une idée précise de leurs conflits et préoccupations. Peut-être pourrez-vous mieux les comprendre si je vous résume le parcours moyen d’un scientifique humain ?

Mais peut-être possédez-vous déjà quatre-vingt-dix pour cent de cette information, et votre question est davantage à caractère politico-subjectif… Si c’est le cas, je suis désolé de vous décevoir. Je ne connais pas grand-chose à la politique. Cela ne m’a jamais intéressé. Ce n’est pas… scientifique.

Le gouvernement terrien – c’est-à-dire les grands actionnaires humains de l’Agence Touristique Planétaire, avec l’aval du Parlement Mondial – a eu la bonne idée de garantir gratuitement à quatre-vingt-dix-neuf pour cent des enfants de la planète une éducation primaire et secondaire. Et je dis bien quatre-vingt-dix-neuf, pas cent pour cent, parce qu’il y a toujours des exceptions. Ma bourgade de Baracuya del Jiqui, sans holo-réseau ni autre moyen de contact, doit toujours se trouver complètement en dehors du Système mondial d’éducation.

D’après les neurologues et les psychologues, cette « virginité » presque totale de mon intellect est l’un des facteurs essentiels qui ont fait de moi le phénomène que je suis actuellement.

Ensuite, lorsque l’adolescent termine son secondaire, il a deux possibilités : soit il réussit les examens d’aptitude et de QI et entre en cycle universitaire, soit il échoue et se retrouve en cours technique préparatoire. Ou bien il commence à travailler, la seule solution qui reste à la majorité de ceux qui ont raté leurs examens.

Pour les quelques chanceux qui ont réussi à intégrer le cycle universitaire, l’État continue de financer la scolarité… du moins, à ce moment-là. Car il va contracter une dette et celle-ci devra être remboursée jusqu’au dernier centime, intérêts compris, dans le futur.

On peut accéder à l’université de deux façons : soit gratuitement, si on se montre suffisamment brillant en passant une deuxième – et encore plus exhaustive – série d’examens, soit en payant pour s’en défiler, si la famille, ou l’étudiant lui-même, sont disposés à prendre en charge le coût de chaque cours, de chaque livre, etc. Les rares privilégiés capables de le faire sont des cas à part. Payer offre également la possibilité de choisir la filière que l’on souhaite poursuivre.

La majorité des futurs scientifiques terriens provient des rangs de ceux qui sont admis gratuitement à l’université après avoir accepté de rembourser le coût de leurs études. Et lorsque je dis la majorité, je veux dire seulement un pour cent des inscrits en cycle universitaire.

Dans la pratique, seuls les rares étudiants ayant le potentiel pour devenir des génies absolus peuvent réellement choisir le domaine scientifique auquel ils souhaitent se consacrer. Le destin académique du reste dépend d’une sorte de roulette russe influencée par leurs qualifications… mais, surtout, par les plans à moyen terme de l’Agence Touristique Planétaire, ou du gouvernement, ce qui revient au même.