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Peu importe si un jeune rêve depuis l’enfance de devenir astrophysicien. Si les « besoins de la Terre » exigent qu’il y ait un nombre « x » de sociologues dans les sept ans à venir… il devra étudier la sociologie ou renoncer à l’université.

Par voie de conséquence, deux jeunes sur trois entrent par dépit dans des filières qui ne les intéressent pas. S’ils veulent poursuivre des études supérieures, c’est toujours mieux que rien, n’est-ce pas ?

Heureusement, il reste toujours la possibilité de changer. Le mécanisme a été conçu pour ceux qui découvrent à mi-parcours qu’ils n’ont aucune vocation pour les études qu’ils poursuivent. Trente pour cent des étudiants de la Terre sont diplômés dans des domaines différents de ceux initialement choisis. Et, d’après les statistiques, sur les soixante-dix pour cent restants, presque la moitié aurait aimé changer… Mais ils n’ont pas eu des résultats assez brillants pour pouvoir demander un transfert. En effet, seuls les étudiants obtenant une moyenne de 9,5 ou plus, dans le système d’évaluation décimal, sont autorisés à faire une telle demande, et seulement à la fin de la deuxième année. Et, malgré tout, les doyens de chaque faculté peuvent rejeter la demande s’ils considèrent que l’étudiant sera plus utile dans la spécialité où il se trouve actuellement.

L’état lamentable de l’équipement technique des universités terriennes est connu dans toute la galaxie. Nous sommes une planète de troisième ordre… Notre Faculté de Physique des hautes énergies ne dispose même pas du plus petit accélérateur de particules, et les futurs astronomes ne peuvent voir les étoiles qu’au travers de vieux télescopes réflecteurs équipés de miroirs de deux à trois mètres, au mieux. Inutile de rêver de réflecteurs modulaires de champ en orbite. Et encore moins d’excursions pédagogiques en dehors de la planète.

Notre prochaine génération de biologistes ne connaît certaines techniques aussi élémentaires que l’auto-clonage ou le reconditionnement corporel que par le biais de simulations grossières ou d’holo-vidéos rebattues. Ils n’ont pas d’autre moyen d’accéder à la faune des différents mondes, les spécimens vivants étant d’un coût prohibitif. Nos géophysiciens ont très peu de chances d’envoyer des sondes à l’intérieur de notre planète et la connaissent moins bien que n’importe quel touriste intéressé par notre monde.

Seuls les futurs médecins ont le luxe de travailler dès le début avec de vrais patients, des patients humains pris en charge par l’Aide sociale et qui reçoivent des soins médicaux gratuits. On teste aussi sur eux les nouveaux médicaments. Personne ne se plaint : une vie humaine vaut bien peu face au besoin de médecins et de médicaments… C’est peut-être pour cela que la médecine et les spécialistes terriens ont si bonne réputation dans la galaxie : ils ne manquent pas d’expérience.

Les sociologues n’ont pas non plus la possibilité de réaliser des enquêtes réelles pour apprendre à utiliser les programmes de statistiques complexes qui sont la base de leur science. Comme tout le monde, ils travaillent avec des simulateurs.

Ce manque de moyens se fait moins criant dans les établissements d’études privées directement rattachés à la réserve scientifique terrienne, où étudient ceux qui peuvent payer ou ceux qui sont particulièrement talentueux… Mais pratiquement aucune université ne dispose de moyens suffisants pour se permettre d’acquérir autre chose que des simulations. Qui, très logiquement, ont un retard de quatre à cinq ans sur les modèles commercialisés dans toute la galaxie.

Ainsi, il n’y a aucun contact possible, pour le futur scientifique, avec la réalité. De fait, la doctrine terrienne de l’enseignement supérieur pourrait s’énoncer un peu comme : « acquiers ici les rudiments théoriques, tu feras ensuite le véritable apprentissage sur le tas… et bonne chance ! »

C’est avec son diplôme que commence la véritable odyssée du tout nouveau scientifique. L’astucieuse bureaucratie de la Terre lui présente alors la facture de ses études « gratuites ». Pour solder sa dette, il devra travailler durant un minimum de cinq ans à un poste que lui assignera le gouvernement. Et pour un salaire presque risible.

Il ne peut pas se dégager de cette obligation – on lui retirerait son titre universitaire –, sauf en cas de raisons majeures, et après de complexes tractations qui peuvent durer des années.

Par chance ou par malheur, l’état chaotique de l’économie terrienne ne peut offrir des débouchés qu’à soixante-cinq pour cent de ces diplômés. Chaque année, de plus en plus de jeunes entrent dans les universités, et de moins en moins de nouveaux diplômés parviennent à travailler dans leur domaine.

On trouve des biologistes devenus laborantins dans des hôpitaux de province, des physiciens ou des chimistes faisant office d’inspecteurs sanitaires dans des usines de fabrication d’aliments synthétiques, ou des sociologues transformés en reporters sur des holo-réseaux de troisième zone.

Et ce n’est pas le pire.

De nombreux tour-opérateurs, guides ou chauffeurs d’aérobus ont, accrochée dans la salle à manger de leur maison, la belle, et inutile, holographie d’un diplôme universitaire. D’autres, encore plus pragmatiques ou cyniques, oublient pour toujours leur titre et montent de petites entreprises pour survivre. On les appelle la « réserve scientifique de deuxième catégorie », susceptible d’être sollicitée un jour… du prochain millénaire.

Entre temps, il faut bien vivre. Et l’Agence Touristique Planétaire semble toujours intéressée par des jeunes gens intelligents, surtout s’ils présentent bien.

Pour un scientifique, travailler dans le tourisme n’est pas si négatif qu’on pourrait le penser à première vue. Au moins, on les paie bien, et ils sont ; en contact avec la vraie source de richesse de la Terre : le tourisme xénoïde. Parfois, ils sont même mieux informés sur les avancées de la science, qu’ils n’exercent plus, que leurs collègues employés par le gouvernement.

C’est pathétique, mais presque un tiers du personnel de l’Agence Touristique Planétaire est constitué de chercheurs frustrés.

« Pourquoi Tau Ceti, et non Alpha du Centaure ou Colossa ? »

Quoi qu’il en soit, je suis un scientifique. Et, à une époque, j’ai cru au futur de la Terre. Mais quel développement peut avoir une planète qui jette chaque jour son intelligence à la poubelle ? De quel idéalisme absurde a-t-on besoin pour continuer la recherche si on gagne bien davantage dans le tourisme ? Quel sens cela a-t-il, pour un jeune diplômé, de travailler dans un endroit qui ne l’intéresse pas, comme un esclave, durant cinq ans ? Entouré de vieux qui voient ses initiatives comme une menace et l’écartent constamment sous prétexte de son « inexpérience » ? Pour un salaire de misère, après sept années d’efforts intellectuels, à l’université, en rêvant d’être utile à sa planète ?

Le pire – et cela me peine de le dire lors de cet entretien, dans ces circonstances particulières, mais c’est une évidence… –, c’est que vous autres, les xénoïdes, vous êtes parfaitement au courant de la situation et que vous en profitez. Vous n’avez pas inventé la fuite des cerveaux, mais vous l’avez perfectionné et institutionnalisé.

Pour un scientifique humain qui, en dépit de tout, ne veut pas laisser tomber son domaine, il est plus intéressant, particulièrement au plan économique, de se faire embaucher dans n’importe quelle filiale d’une entreprise xénoïde plutôt que dans la majeure partie des centres de recherche terriens. Il sentira que son intelligence y est mieux utilisée, et il y trouvera davantage de perspectives. On ne lui permettra d’accéder qu’à des informations partielles, mais c’est toujours ça… Cette petite fraction de connaissances vaut son pesant d’or pour lui.