– Ça va. Il y en a encore un peu.
– Je dois te laisser. Je te rappellerai.
– Pourquoi tu me mens? Tu ne viendras pas, jusqu'à ma mort.
– Écoute, je ne te mens pas. Je ne peux pas venir maintenant. Mais je te rappellerai.
– Bon.
– Au revoir.
– Salama, Laïla.
– Salama, halti.»
J'avais honte. Il aurait suffi d'une demi-heure de métro, et j'y étais. Mais rien que l'idée d'entrer dans la rue Jean-Bouton me donnait la nausée. C'était comme s'il y avait un mur qui me séparait de cet endroit.
Nono est venu un matin. Je ne sais pas comment il avait trouvé l'endroit, sans doute avait-il tiré les vers du nez à Marie-Hélène. Pourtant elle se méfiait de lui, mais il avait dû se renseigner à l'hôpital. Quand je suis sortie pour les courses, il était là. Il avait dû attendre un bon moment dans une encoignure de porte, avec juste son blouson de cuir, dans le vent froid de l'automne. Il reniflait. Il était enrhumé. Il avait l'air vraiment content de me voir, et je n'ai pas pu l'envoyer promener. Il était intimidé.
«Tu as changé.
– Ah oui? En mieux?»
Il souriait. «Tu as l'air d'une madame maintenant.»
C'était à cause des habits que Mme Fromaigeat m'avait achetés. Un pantalon fuseau noir, un pull à col en v, et un foulard rouge que j'avais noué autour du cou.
Je pensais que j'aurais horreur de rencontrer quelqu'un de mon autre vie, mais j'étais étonnée, parce qu'en fait j'étais assez contente de revoir Nono.
Il m'a accompagnée pendant les courses. Il portait les paquets. Il avait des épaules larges, un cou épais. Avec ça, un visage de gamin, et j'étais étonnée de sa taille. Il me semblait beaucoup plus petit. Les commerçants le trouvaient sympathique, blaguaient avec lui. Il y en a un qui a dit: «C'est votre frère?» Pour la première fois depuis des semaines, je m'amusais. Je sortais d'un rêve.
Nono m'a donné des nouvelles de la rue Jean-Bouton. Mlle Mayer avait eu des ennuis. La police avait fait une descente. Elle ne déclarait pas tous les occupants du garni. Ils l'avaient menacée d'une amende. «La vieille bique! Elle pleurait! Elle disait: C'est pas de ma faute ces Noirs-là ils sont tous pareils! Je ne les reconnais pas!
– Et ma tante?»
C'était comme cela que j'appelais Houriya.
Elle n'avait rien dit. Elle avait entrouvert sa porte, et elle l'avait refermée aussitôt. Elle avait peur de la police. Elle croyait qu'on venait l'arrêter pour la renvoyer à son mari. Mais les policiers avaient assez à faire avec les Antillais et les Africains. Nono s'était enfui par la gouttière. C'est pour cela qu'il était venu.
«Où t'es maintenant?»
Il a eu un geste vers l'autre côté de la ville, comme si ça pouvait se voir d'ici.
«Un copain m'a prêté un garage, c'est là que je dors…
– C'est où?»
– Il a réfléchi.
«C'est un nom bizarre, ça s'appelle la rue Javelot.» Il a montré un bout de papier où était griffonnée une adresse: 28 rue du Javelot. J'ai pensé que c'était un beau nom pour un guerrier camerounais.
«La nuit, ça va, mais le jour, c'est trop sombre, alors je vais m'entraîner au gymnase. J'ai un combat le mois prochain, le patron dit que je peux passer professionnel, il me donnera tous les papiers.»
Quand on est revenus au 8, il avait l'air frigorifié, et je l'ai fait entrer pour boire un café. Il était étonné par la maison. Il marchait tout dou cernent, comme s'il avait peur de faire craquer le plancher. On a traversé le salon, jusqu'à la grande cuisine blanche. Son étonnement m'amusait. Moi, il y avait longtemps que je connaissais les maisons des riches; depuis la villa de Mme Delahaye, rien ne me paraissait extraordinaire. Mais Nono était comme un enfant devant de nouveaux jouets. Il examinait la cafetière électrique, le grille-pain, il faisait coulisser les tiroirs sur roulement à billes, il faisait tourner les paniers en inox.
«C'est vraiment riche, ici.
– C'est vrai, ça te plaît?»
Il a eu son rire sonore.
«C'est mieux que le garage où je suis!»
J'ai mis mon bras autour de son cou.
«Si tu deviens un boxeur célèbre, tu pourras t'acheter la même maison.»
Il a réfléchi.
«Si ça arrive, c'est avec toi que je me marierai.»
Il avait l'air si sérieux que j'ai éclaté de rire. «Arrête tes conneries. Si tu deviens un boxeur célèbre, tu ne penseras plus à moi, tu te marieras avec une belle poupée blonde!»
Nono m'a regardée avec reproche.
«Pourquoi tu dis ça? C'est avec toi que je me marierai.»
Il a pris l'habitude de venir presque chaque matin, sauf les week-ends parce que Mme Fro maigeat restait à la maison. Il m'aidait à porter les courses, et je lui faisais un petit déjeuner copieux, avec des œufs, des tartines grillées et de grandes tasses de lait chaud.
Mme Fromaigeat ne disait rien, mais un jour, quelqu'un a dû lui parler, parce qu'elle a changé de visage. Elle est devenue brusque, méchante, elle me grondait pour un oui ou pour un non. Ou bien elle rentrait à l'improviste, l'air furieux, comme si elle avait oublié quelque chose, un trousseau de clefs, un dossier, n'importe quoi. Mais c'était pour voir si j'étais avec Nono, pour nous surprendre. Moi, j'ai compris tout de suite, et j'ai dit à Nono de ne plus venir, de m'attendre dans la rue. Il se moquait de moi: «Ta patronne, elle est jalouse!»
Ça m'ennuyait bien qu'elle soit devenue comme ça. J'avais l'impression que quelque chose se préparait. Je ne savais pas quoi. Entre-temps, Mme Fromaigeat m'avait donné une lettre mystérieuse. Il y avait écrit en tête: Police nationale. Commissariat du XVIe arrondissement. C'était une convocation en vue de ma régularisation. Mme Fromaigeat savait bien ce que c'était. Elle avait tout comploté, elle était amie avec le commissaire. Elle avait fourni les certificats de résidence, les déclarations sur l'honneur. Tout était prêt. Elle a fait semblant de chercher à comprendre. Elle m'a dit: «Je crois qu'ils vont accepter la demande de régularisation et puis tu pourras prendre la nationalité.» J'étais sidérée. J'ai failli dire: «Mais je n'ai rien demandé!» Et puis je me suis souvenue de Zohra, de son mari, de leur appartement où ils m'avaient enfermée pendant des mois, et du Douar Tabriket, des rats qui galopaient sur les toits en faisant grincer leurs griffes sur les tôles. J'ai dit: «Merci.» Elle m'a embrassée.
Peut-être que maintenant, Madame regrettait. Quand j'étais revenue du commissariat, un peu rouge parce qu'il faisait chaud, et puis l'employé était un peu trop empressé, j'ai dû tout raconter, les papiers que j'avais signés, les empreintes digitales, la dictée, et puis le nom qu'il avait choisi: Lise Henriette. Il trouvait que ça m'allait. Mme Fromaigeat avait ri, elle frappait dans ses mains, elle était enthousiaste comme si tout ça était pour elle. Bien sûr, je ne lui ai pas raconté l'employé qui s'était penché sur moi, sa main sur ma nuque, et quand il avait demandé doucement: «Comment dit-on je t'aime en arabe?» et que j'avais répondu: «Saafi…», le plus gros mot que je connaissais, parce que c'était celui que Houriya criait aux hommes qui l'emmerdaient à Tabriket. Elle n'aurait pas compris. Elle n'aurait pas compris comme tout ça m'était égal, que c'était trop tard, que ce n'était pas à moi qu'il fallait donner ces papiers, mais à Houriya.
Madame s'est radoucie un peu. Elle m'a dit: «Tu ne vas pas t'en aller? Dis, tu ne vas pas me laisser tomber?» Elle parlait comme Houriya, comme Tagadirt. Les gens étaient tous pareils.
Je serais restée longtemps avec elle, je crois même que j'y serais encore, s'il ne s'était pas passé cette chose, la nuit. J'ai du mal à comprendre comment c'est arrivé. C'était après le dîner, on avait parlé. Depuis quelque temps, je fumais avec elle des cigarettes américaines, et on parlait. On regardait un peu la télé du coin de l'œil, sans vraiment suivre. Il faisait encore chaud, c'était la fin septembre, les fenêtres étaient grandes ouvertes, il y avait un peu de pluie qui tombait sur les feuilles. Tout était tranquille rue des Marronniers, on n'aurait jamais pu croire que c'était dans une si grande ville où il se passait des choses terribles.