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Elle est restée dans la petite maison, pendant que Martial et un de ses copains m'ont emmenée en voiture. Dehors, il pleuvait. Les flaques frissonnaient sur le pavé noir de la rue. La voiture roulait dans les rues silencieuses et vides. Je crois qu'ils cherchaient une pharmacie de nuit, et le toubib est allé acheter un médicament pour moi, des gouttes de Primpéran, ou quelque chose. Et ils m'ont déposée dans la rue, devant la porte. Ils m'ont fait descendre, ils m'ont assise le dos contre la porte du garage. Martial Joyeux m'a regardée en silence. Le copain du toubib a dit une phrase en créole Je m en fichais. C'aurait pu aussi bien être du javanais. Et puis ils sont partis, les deux feux rouges ont tourné la rue, ont disparu.

10

Après, il y a eu l'hiver. Jamais je n'avais eu aussi froid. Tagadirt m'avait raconté autrefois tout ce qu'il y a en France en hiver: le ciel gris-noir, les lumières allumées dans les rues à quatre heures, la neige, le verglas, et les arbres tout nus, tordus comme des spectres. Mais c'était encore plus dur que ce qu'elle avait dit.

Le bébé de Houriya est arrivé en février. Quand le bébé est né, j'ai pensé que c'était peut-être la première fois que ça arrivait, un enfant qui naissait sous la terre; si loin de la lumière du jour, comme au fond d'une immense grotte.

C'est peut-être à cause de ça que j'ai commencé à penser au Sud, à retourner vers le soleil. Pour que le bébé ait du soleil sur sa peau, pour qu'il ne continue pas à respirer l'air pourri de cette rue sans ciel.

Avec Nono, on faisait des plans. Il allait gagner son match des poids plume, il pourrait acheter une auto, et on descendrait tous vers le sud avec Houriya et le bébé par la grande route qui passe par Évry-Courcouronnes, avec ses huit voies qui sont comme un fleuve. On irait à Cannes, à Nice, à Monte-Carlo et même jusqu'à Rome, en Italie. On attendrait avril, ou mai, pour que le bébé soit bien grand et puisse supporter le voyage. Ou même juin, puisque je devais me présenter au bac. Mais on n'irait pas au-delà, parce que ça serait trop long, trop tard, qu'on ne partirait plus. Juin était bien. Justement, le grand match de sélection avait lieu le 8. Nono s'entraînait tout le temps. Quand il n'était pas à la salle du boulevard Barbès, il boxait dans son garage. Il s'était fabriqué un punching-ball avec un sac de patates qu'il avait rembourré avec des chiffons.

Il faisait froid dans la rue du Javelot. Heureusement, Nono avait ramené un radiateur électrique qui soufflait en faisant un bruit d'avion. Pour ne pas dépenser trop, Nono m'avait montré comment il avait trafiqué le compteur, en perçant à la chignole sur le côté du capot un petit trou pour bloquer la roue avec une aiguille à tricoter. Quand le contrôleur risque de passer, on enlève l'aiguille et on masque le petit trou avec un peu de pâte à modeler bleue. L'argent manquait. Nono s'entraînait, il n'avait pas le temps de travailler et la bourse suffisait à peine. Quand il rentrait, le soir, il s'écroulait de fatigue. Son député socialiste lui avait promis une carte de séjour s'il remportait le match, et il ne voulait pas la manquer. Houriya, les derniers temps, ressemblait de plus en plus à la reine des abeilles. Elle restait couchée sur le lit, à côté du chauffage qui ronronnait, énorme et inutile, le visage tout bouffi par la grossesse. Elle ne voulait pas qu'une assistante sociale s'occupe d'elle. Elle ne voulait pas de docteur non plus. Elle avait peur qu'on ne la dénonce à la police, qu'on ne la renvoie à son mari. Elle était en sûreté sous terre, comme une araignée dans son cocon, à fabriquer son bébé. Personne ne pourrait la trouver là. Le seul danger, c'était l'ami de Nono, mais, aux dernières nouvelles, il se plaisait à Bora Bora. Il n'y avait pas trop de risque qu'il débarque à Paris au milieu de la pluie et du grésil.

Quand le moment d'accoucher est venu, Houriya a réclamé une femme, pas un médecin. Nono était affolé. Il courait dans tous les sens, il perdait la tête. Comme je ne savais pas où aller, j'ai pris le train jusqu'à Évry-Courcouronnes et je suis allée au camp gitan. Juanico a trouvé la femme. Il a discuté avec elle en manouche, et elle a accepté de venir pour cinq cents francs. Elle s'appelait Josefa, c'était une grande femme un peu hommasse, avec un visage long et anguleux, et des mains fortes. Elle ne parlait presque pas le français, mais elle s'est radoucie quand elle m'a entendue lui parler en espagnol. Elle avait l'accent dur des Galiciennes.

Je l'ai ramenée par le train. Avant d'aller rue du Javelot, elle a voulu faire quelques courses, pour elle et pour la future maman. Elle a acheté du coton, du sparadrap, de la Betadine, des compresses, des choses comme ça, et aussi des herbes chez le Chinois, du thym, de la sauge et un onguent dans une boîte ronde décorée d'un tigre. Elle a acheté aussi du Coca, des biscuits, des cigarettes.

Elle s'est installée dans le garage, elle a accroché un drap au travers de la pièce où se trouvait Houriya, pour que personne ne la dérange. Elle est restée là trois jours, presque sans sortir, sans parler. Elle trouvait que ça sentait mauvais, elle brûlait des bouts d'encens, elle fumait ses cigarettes. Ces journées-là, Nono et moi, nous ne pouvions pas rester en place, nous étions tout le temps dehors. Après le travail chez Béatrice, j'allais le retrouver dans la salle d'entraînement, à Barbès. Il boxait contre son ombre, il sautait à la corde. Je m'asseyais dans un coin et je le regardais bouger. Tout le monde croyait que j'étais sa petite amie. Même le député socialiste est venu me parler. Il ne disait pas «Nono» ou «Léon», mais il parlait de lui en disant son nom de famille, Adidjo. Il disait: «Il faut qu'Adidjo travaille, il ne faut plus qu'il déconne, dis-le-lui.» Je crois qu'il faisait allusion aux fréquentations de Nono, aux types qui cassaient les pavillons et les autos, aux sonos qu'il ramenait de temps en temps et qu'il revendait. Le député était un petit homme avec des cheveux en brosse, l'air d'un sportif, d'un policier. Je n'aimais pas qu'il vienne me parler. Je n'aimais pas qu'il dise comme ça «Adidjo» comme s'il avait des droits, comme s'il était du même bord. Une fois ou deux, il avait essayé de savoir où j'en étais avec la loi, si j'avais une carte de séjour. Je n'aimais pas qu'il me pose des questions, je n'aimais pas qu'il tutoie tout le monde, comme s'il n'y avait pas de différence entre lui et nous, mais peut-être qu'il était simplement amical. Il était amputé du bras gauche, et c'était peut-être pour ça. Il allait vers les gens, il leur disait, en parlant fort: «Tiens, aide-moi à mettre mon pull, tu veux?» Il avait l'amitié un peu agressive. Il disait presque tous les jours à Nono: «Ne t'en fais pas, ta carte c'est une affaire réglée.» Comme s'il pouvait y avoir quoi que ce soit de «réglé».

Et puis Houriya a accouché d'une fille. Quand je suis revenue de chez Béatrice la rédactrice, le bébé était là, accroché à la poitrine de Houriya. La sage-femme était fatiguée. Elle avait bu plusieurs verres de vin et elle s'était endormie profondément sur le sofa. Même la lumière du néon ne l'a pas réveillée.

Houriya avait l'air de somnoler, elle aussi. La chambre sentait une odeur forte, d'urine, de sueur, une odeur un peu aigre. S'il y avait eu une fenêtre quelque part, je l'aurais ouverte en grand, pour faire entrer l'air, le soleil. J'ai pensé qu'il fallait que le bébé s'en aille très vite, sinon il ne vivrait pas sous terre.

Les jours qui ont suivi, la fièvre est retombée. On était tous épuisés, comme si chacun avait fabriqué le bébé. Nous dormions à tour de rôle, en suivant le rythme des tétées. Houriya avait les bouts des seins gercés, elle avait du mal à allaiter. Il y avait du sang dans son lit. La sage-femme est revenue, elle a fait boire du lait et de l'anis à Houriya, elle lui a massé les tétons avec une pommade grasse. Houriya grelottait de fièvre, et le bébé hurlait. À la fin, Béatrice la rédactrice a envoyé une copine qui était interne, et elle a emmené Houriya et son bébé à la maternité. Il fallait qu'elle soit bien malade, parce qu'elle s'est laissé emmener sur une civière sans rien dire.