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— Je préfère rentrer à la fac avant la fin des vacances. J’ai du travail.

— Mais tu peux le faire ici…

— Pas vraiment.

— Je ne te dérangerai pas.

— J’ai besoin de la bibliothèque, maman.

— Alors pas de doute, tu seras absent pour le jour de l’an, c’est ça ?

— Oui, maman. »

Derrière mon dos, j’entends un soupir qui évoque un dernier souffle. Si je me retourne, je la trouverai morte. Ça commence à m’agacer.

« De toute façon, tu vas sortir te bourrer la gueule avec l’oncle Des. Ce n’est pas comme si je te laissais seule…

— Je sais, mais pour la première fois, tu ne seras pas avec moi à cette date, c’est tout. Je n’aime pas les bruits de la maison quand je suis seule ici l’hiver.

— Ça devait arriver tôt ou tard. » Mais on pense tous deux la même chose : pas si tôt, pas comme ça. Silence. Puis je dis : « Je vais m’habiller. Maman, si tu voulais bien… ? »

Elle soupire et se lève du lit.

« Il n’y a rien à voir que je n’aie déjà vu », dit-elle.

C’est vrai. Cela remonte au jour de l’an de l’année dernière. Je suis rentré si saoul que j’ai vomi dans mon lit. J’ai le vague souvenir de ma mère m’aidant à m’asseoir dans la baignoire et rinçant avec la pomme de douche le pernod, la bière et le poulet frit-pommes chips à moitié digéré. Comme elle n’a jamais mentionné cet incident depuis et que, grâce à Dieu, j’en garde un souvenir très vague, j’essaie de me persuader que ce n’est pas arrivé. Malheureusement, c’est arrivé.

Parfois, je pense que les psychiatres devraient être plus nombreux : il nous en faudrait un par personne.

Quand je l’embrasse sur le seuil pour lui dire au revoir, maman est un peu ragaillardie. Ce qui ne l’empêche pas de tenter une nouvelle fois de me faire emporter des provisions. Je refuse un pain tranché Mighty White, un litre de cidre brut Blackthorn, un paquet de petits pâtés à la viande, un pot de crème fraîche UHT, un sac de patates de cinq livres, un paquet de Pim’s, un litre de thé vert à la menthe et un magnum d’huile de tournesol. Chaque refus de ma part est pour elle un coup de couteau dans le dos. Le mal est fait. Je m’enfuis en tirant ma valise, sans me retourner pour ne pas la voir pleurer. Sur le chemin de la gare, je m’arrête devant un distributeur automatique et retire 5 livres, puis je m’arrête de nouveau chez le marchand de journaux qui fait débit de boissons et dépense sur-le-champ pour les Harbinson 3 livres pour un vin en carafe, plus chic à mes yeux qu’une bouteille.

20

QUESTION : Quel terme socioéconomique employait-on dans les villes fortifiées françaises dès le XIe siècle pour désigner les artisans, qui occupaient une position intermédiaire entre les paysans et les propriétaires terriens ?

RÉPONSE : Les bourgeois.

Le train quitte Southend. Je regarde les rues mouillées et vides où le peu de magasins restés ouverts affichent une réticence tacite signifiant « à prendre ou à laisser ». Les quatre jours qui suppurent entre le lendemain de Noël et le réveillon du jour de l’an sont à pleurer. Une sorte de dimanche bâtard sans fin. Pour être juste, il y a pire : les jours fériés de la fin août quand, à 14 h 30, on a envie de se suicider. D’ennui, s’entend.

Je change à Shenfield, où je déjeune d’une canette de Lucozade, d’un paquet de chips Hula Hoops et d’un Twix achetés à la Maison de la presse de la gare. Je n’ai que le temps de regarder comment mon acné évolue dans la glace des toilettes pour hommes avant de reprendre le train.

Après l’Essex, la pluie se transforme en neige, une condition météo rarement vue à Southend où la combinaison d’éclairage urbain, du ciel chargé de l’estuaire et de la pollution engendrée par le chauffage central change invariablement la neige en pluie ; les flocons n’y sont que des paillettes glacées et humides. Ici, dans le Suffolk, les champs éclairés par le soleil couchant sont recouverts d’un tapis immaculé qui semble incroyablement épais. Je lis cinq fois la première page des Cantos d’Ezra Pound sans en comprendre un mot puis abandonne pour regarder le paysage. Ce que je fais avec âme. Dix minutes avant ma gare de destination, je mets mon pardessus et mon écharpe et regarde mon reflet dans la vitre du train. Col remonté ou col baissé ? L’idée, c’est de ressembler à un personnage de Graham Greene dans Le Troisième Homme, sauf que je ressemble plus à Midge Ure, des Ultravox, dans le clip vidéo Vienna.

Cinq minutes avant, je répète ce que je vais dire à Alice. Je n’ai pas été aussi nerveux depuis que j’étais Jésus dans Godspell, quand il fallait que j’enlève le haut pour être crucifié. Je n’arrive même pas à arborer un sourire correct : bouche fermée, j’ai un coin de la bouche qui remonte, comme quelqu’un qui vient d’avoir une attaque. Bouche ouverte, j’exhibe une denture irrégulière noire et ivoire assez semblable à un assortiment de jetons de Scrabble. Une vie de fruits et légumes frais a assuré à Alice Harbinson des dents parfaites. J’imagine son dentiste éclatant en sanglots à la vue de ces splendeurs blanc nacré ; tant de beauté, c’est rare.

Le train entre en gare. Alice m’attend à l’extrémité du quai, emmitouflée dans un long manteau noir visiblement coûteux qui traîne presque jusqu’au sol, une écharpe de laine grise sur la tête, et je me demande où elle a laissé sa troïka. Elle ne court pas vers moi, mais du moins presse-t-elle le pas pour venir à ma rencontre. Elle sourit, puis rit franchement, sa peau est plus blanche, ses lèvres plus rouges, et il y a quelque chose en elle de chaud et doux qu’elle n’avait pas à la fac, maintenant qu’elle n’est plus en service commandé. Elle m’enlace, me dit que je lui ai manqué, qu’elle est folle de joie de me voir, qu’on va bien s’amuser. L’espace d’un instant, j’éprouve un bonheur parfait sur ce quai, avec Alice et la neige qui tombe. Jusqu’à ce que je voie, derrière elle, un beau ténébreux visiblement pas commode. Ce doit être son père. Un Heathcliff en Barbour.

J’aurais pu simplement faire à ce brun séduisant un geste d’allégeance, main portée au front, mais je choisis de la lui tendre. Récemment, je me suis exercé à serrer des mains, trouvant cette façon de se saluer éminemment adulte. Manque de pot, M. Harbinson me regarde comme si j’avais commis un impair grave, ou gravement XVIIIe siècle, du genre génuflexion, puis il finit par prendre ma paluche en la serrant avec assez de vigueur pour me signifier qu’il pourrait me fracasser le crâne si l’envie lui en prenait, avant de me tourner le dos et de s’éloigner.

Je traîne ma valise jusqu’à la Land Rover kaki garée au parking tandis qu’Alice marche devant, son bras passé autour du cou de son père, comme s’il était son petit ami ou quoi. Si moi je marchais dans la rue ainsi accroché au cou de maman, elle appellerait les services sociaux. M. Harbinson, lui, a l’air de trouver ça normal. Il passe son propre bras autour de la taille de sa fille pour la serrer contre lui. Je trottine à leurs côtés.

« Brian est notre arme secrète dans l’équipe. C’est le petit génie dont je t’ai parlé, dit Alice.

— Euh… je ne suis pas sûr que génie soit le mot juste, dis-je.

— Non, moi non plus », lance M. Harbinson.

Nous roulons sur des petites routes de campagne. Je suis assis derrière, avec les Wellington pleines de boue, les croquenots et les cartes d’état-major détrempées tandis qu’Alice monologue sur le déroulement de ses vacances – les fêtes auxquelles elle a été invitée, les vieux amis qu’elle a retrouvés. J’analyse chaque mot, craignant de découvrir dans le paysage l’un de ces intrus romantiques – un jeune acteur en vogue par exemple, ou tel ou tel sculpteur joliment musclé prénommé Jack, ou Max, ou Serge. Apparemment, il n’y a personne – pour le moment du moins. Peut-être Alice se censure-t-elle du fait de la présence de son père, mais j’en doute. Je crois qu’elle fait partie de cette incroyable minorité qui se conduit exactement de la même façon avec ses parents qu’avec ses amis.