M. Harbinson l’écoute et conduit en silence, mais j’entends le murmure subtil de son hostilité. Il est trapu, et je me demande comment un réalisateur de BBC2 peut avoir un physique de maçon. Poilu, en plus. Le genre d’homme qui doit avoir besoin de se raser deux fois par jour. Terriblement intelligent, c’est sûr. Un sauvage, un enfant loup qui aurait bénéficié d’une excellente éducation universitaire. En même temps, il a l’air trop jeune, trop beau, trop cool pour être un père, comme s’il avait fondé une famille entre deux concerts de Jimi Hendrix et deux trips au LSD.
Nous arrivons enfin à Blackbird Cottage. Sauf que « cottage » ou « chaumière » n’est pas le mot pour cet énorme et magnifique corps de ferme aux bâtiments éparpillés sur des hectares et transformés en unités d’habitation. Un village en soi – tout un hameau bousillé pour servir de résidence secondaire à la famille Harbinson, avec tous les avantages d’une demeure seigneuriale sans l’inconvénient, politiquement stigmatisant pour ses propriétaires, de la condition d’aristocrate. Sous la neige, on dirait une carte postale animée. Il y a même de la fumée qui sort de la cheminée. Un spectacle champêtre très XIXe siècle, à part la voiture de sport et la 2 CV d’Alice garées dans la cour, et une piscine recouverte d’une bâche en lieu et place de l’ancienne étable. En réalité, toute référence au dur labeur agricole a été balayée depuis longtemps, et même les chiens sont policés : deux labradors qui bondissent pour m’accueillir avec urbanité comme pour me dire : « Très heureux de faire votre connaissance… dites-nous tout de vous. » Je ne serais pas surpris d’apprendre qu’ils ont un bon niveau de piano.
« Je te présente Mingus et Coltrane, me dit Alice.
— Enchanté, Mingus et Coltrane », dis-je.
Comme nous traversons la cour, ils font une légère entorse à l’étiquette canine après avoir flairé la viande froide dans mon sac, que je leur ôte de la truffe en le serrant contre ma poitrine.
« Alors, ça te plaît ?
— C’est merveilleux. Plus grand que je ne l’imaginais.
— Papa et maman ont acheté ça pour une bouchée de pain dans les années 1960. Entre, je vais te présenter à Rose. »
Il me faut une seconde pour me rappeler que Rose est sa mère.
Il y a ce vieux cliché chauviniste sur les femmes qui, une fois mariées, se mettent à ressembler à leurs mères. Si c’était le cas, ça me serait égal ; non que je veuille épouser Alice et tout, mais Mme Harbinson est très belle. Quand nous entrons dans la cuisine, une grange voûtée toute de cuivre et de chêne, elle est devant l’évier en train d’écouter sur Radio 4 le feuilleton rural radiodiffusé Les Archer. L’espace d’un instant, j’ai l’impression de voir Julie Christie éplucher des carottes ; elle est menue, avec de douces rides autour de ses yeux bleus et de doux cheveux artistiquement ondulés. Traversant les dalles nues d’un pas militaire, je vais vers elle, le bras tendu comme un soldat de plomb, décidé à persévérer dans ma poignée de main intempestive.
« Alors, voici le Brian dont j’ai tant entendu parler », dit-elle en souriant. Elle prend le bout de mon doigt dans ses deux mains terreuses, se contentant de le remuer vaguement, tout sourire. Je remonte soudain le temps : j’ai neuf ans, et cette femme est la prof dont je suis amoureux fou.
« Très heureux de faire votre connaissance, Mme Harbinson, dis-je, du ton mécanique d’un gosse de neuf ans.
— Je vous en prie, ne m’appelez pas “madame”. Ça me fait me sentir vieille ! Appelez-moi Rose. »
Elle s’approche pour m’embrasser sur la joue. J’ai le réflexe désastreux de m’humidifier les lèvres ; du coup, mon baiser sur la sienne fait un horrible bruit de succion répercuté par le sol en pierre. Au-dessous de son œil, je vois une trace de ma bave luisante que, peu soucieuse de laisser s’évaporer, elle essuie furtivement du dos de la main en faisant semblant de relever ses cheveux sur son front. Puis M. Harbinson arrive, s’interpose entre nous deux et pose un baiser sec de propriétaire sur l’autre joue de sa femme.
« Et vous, monsieur Harbinson, comment dois-je vous appeler ? »
Je pose la question avec entrain.
« Monsieur Harbinson.
— Oh, Michael, dit sa femme. Cesse d’être désagréable.
— D’accord. Alors “sir” fera l’affaire, répond-il.
— Ne fais pas attention à lui, me dit Alice.
— J’ai une bouteille de vin pour vous », dis-je en extrayant la carafe de mon sac trop plein. M. Harbinson la regarde comme si je lui tendais une éprouvette de ma propre urine.
« Oh, merci, Brian, dit Mme Harbinson. Vous serez le bienvenu chez nous chaque fois que vous le souhaiterez ! »
M. Harbinson ne semble pas de cet avis.
« Viens, je vais te montrer ta chambre », me dit Alice en me prenant le bras. Je monte l’escalier derrière elle, laissant M. et Mme Harbinson chuchoter derrière moi.
Dans notre petite maison d’Archer Road, il y a un endroit, à peu près au milieu de l’escalier, d’où, en se tordant un peu le cou, on voit toutes les pièces de la maison.
Pas ici. Blackbird Cottage est trop gigantesque. Ma chambre – l’ancienne chambre d’Alice – est dans l’aile droite, si je ne me plante pas, au dernier étage de la maison, sous d’antiques poutres. L’un des murs est entièrement couvert d’agrandissements de photos d’elle enfant : en tablier à fleurs en train de confectionner des scones ; en salopette en train de ramasser des mûres ; en Olivia, dans une mise en scène par son collège de La Nuit des rois et, je le suppose, de La Bonne Âme du Se-Tchouan, avec une moustache dessinée au fusain ; sur une autre, elle est déguisée en rocker punk pour une fête – affublée d’un sac-poubelle noir peu convaincant elle fait un doigt d’honneur devant l’objectif. Il y a aussi un Polaroid de ses parents à vingt ans, fiers possesseurs du Sacco, produit culte du design italien ; ils semblent sortis tout droit de Fleetwood Mac, le groupe de rock des années 1970, avec leurs gilets brodés, fumant ce qui est, ou non, des cigarettes. Sur les étagères, des livres de jeunesse de grande qualité indiquent qu’Alice était très active dans son club de lecture : Tove Jansson, Astrid Lindgren, Erich Kästner, Hergé, Goscinny, Uderzo, Saint-Exupéry – toute la littérature pour bambins du monde – et, plus incongru, une édition de poche de Nuits secrètes, de Shirley Conran. Un montage, niveau bac, des madones du musée des Offices de Florence, et un bout de bande dessinée Snoopy. Des certificats encadrés proclament qu’Alice Harbinson nage le mille mètres, joue du hautbois et excellemment du piano, le tout simultanément, semble-t-il. Ma chambre est un musée dédié à Alice Harbinson. Espère-t-elle que j’arriverai à y dormir ?
« Tu seras bien ici ? me demande-t-elle.
— Oh, je crois que je survivrai », dis-je. Elle me regarde examiner les photos sans jouer l’embarras ou la fausse modestie : « Ma vie en quelques photos : pas mal, non ? » Entendez : « À quatre ans, j’étais déjà un rêve, et à quinze, je me débrouillais toujours pas mal, merci. »