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— Pourquoi ? Que s’est-il passé hier ? »

Rose rougit. « Chérie, on ne pourrait pas garder cela pour nous, s’il te plaît ?

— Elle peut lui dire, grogne M. Harbinson.

— Mais c’est si embarrassant…

— Je voudrais savoir, dis-je, histoire de ne pas rester à l’écart.

— Je me sens tellement idiote…, renchérit Rose.

— Voilà, dit Alice. Nous avions des amis chez nous, comme toujours pour le Boxing Day, et nous jouions aux charades. J’essayais de mimer L’Année dernière à Marienbad pour maman, et elle s’est excitée au point que son diaphragme s’est contracté. Je te laisse deviner la suite. »

Tout le monde rit, y compris M. Harbinson. Encouragé par cette gaieté, je me sens libre de dire : « Et il est tombé sur le tapis ? mais alors, vous ne portiez pas de sous-vêtements… »

Grand silence.

« Pardon ? me demande Rose.

— Votre diaphragme, quand il a sauté… comment aurait-il pu tomber si vous aviez porté une… »

M. Harbinson pose son couteau et sa fourchette, avale sa bouchée, et me dit très lentement :

« De fait, Brian, Alice faisait référence à l’énorme crise de hoquet qui a secoué sa mère. »

Peu après, nous montons tous nous coucher.

Je suis dans la salle de bains, en train de me laver la figure, quand Alice frappe à la porte.

« Une seconde », dis-je, sans savoir pourquoi.

Je suis complètement habillé et à part m’enrouler une serviette autour du visage, en une seconde, je ne peux rien faire pour améliorer mon apparence.

J’ouvre. Alice entre, referme soigneusement la porte et me dit lentement, avec le plus grand sérieux : « Je peux te dire quelque chose, quelque chose de… personnel ?

— Bien sûr, vas-y. »

Je décide in petto qu’il y a une chance sur trois pour qu’elle me demande de faire l’amour avec elle cette nuit.

« Voilà : c’est une erreur de ta part de te frotter si violemment le visage avec ton gant de toilette. Tu ne réussiras qu’à te faire saigner, ce qui étendra l’infection.

— Ah bon…

— Et tu auras des cicatrices.

— D’accord.

— Et d’ailleurs, fais-tu bouillir ton gant après chaque lavage ?

— Heu… non.

— Parce que le gant est probablement en partie responsable du problème.

— Tu as raison. D’accord.

— Les gants de toilette sont des nids à microbes. Tu devrais plutôt utiliser tes mains et un savon naturel non parfumé. (Quand cessera cette conversation ?) Pas un savon spécial acné ; ils sont généralement beaucoup trop agressifs. (Ce n’est même pas une conversation d’ailleurs, c’est un monologue.) Et tu ne dois pas non plus utiliser des crèmes astringentes. Elles sont efficaces à court terme, mais à long terme, elles activent les glandes sébacées. »

Je regarde la fenêtre de la salle de bains en me demandant si je ne vais pas me jeter en bas. Alice doit deviner mon intention car elle me demande :

« Excuse-moi de te dire ça. Je ne t’ai pas vexé, j’espère ?

— Pas du tout. Mais tu es drôlement ferrée sur le sujet. Si les soins de la peau font l’objet d’une question lors de l’University Challenge, tu y répondras les doigts dans le nez.

— Je t’ai vexé !

— Non. Sauf que je ne sais pas trop quoi faire pour remédier au problème. Ce doit être le début de la puberté ! Toutes ces hormones qui s’affolent… je risque à tout moment de me mettre à m’intéresser aux filles… »

Alice sourit avec indulgence. Elle scrute mon visage pour trouver une zone sans risque et me souhaite bonne nuit en me déposant sur la joue un baiser de sœur.

Un peu plus tard, grelottant dans mon lit, étendu sur le dos en attendant que mon visage sèche pour ne pas mettre du sang sur l’oreiller, j’évalue ma stratégie pour le lendemain et, après mainte réflexion, décide qu’elle consistera à cesser de faire le con. Ce sera difficile, mais il est absolument vital qu’Alice découvre mon « Vrai Moi ». Le problème, c’est que je commence à soupçonner que l’idée d’un Vrai Moi sagace, intelligent, drôle, gentil, courageux, en train de rôder quelque part dans la nature mais que je pourrais convoquer en claquant des doigts est une illusion. Un peu comme le yéti. Si personne ne le voit jamais distinctement, pourquoi devrait-on croire à son existence ?

21

QUESTION : L’institution qui garantit la liberté fondamentale de quelqu’un traduit devant une cour de justice s’appelle l’Habeas Corpus Act. Quelle est la traduction littérale de ces mots ?

RÉPONSE : « Que tu aies le corps. »

En me réveillant le lendemain, j’ai si froid que je me demande si M. Harbinson ne m’a pas transporté dehors pendant la nuit. Comment se fait-il que plus les gens sont chics, plus on se gèle chez eux ? Et ce n’est pas seulement le froid, c’est aussi la saleté – poils de chien, poussière sur les livres, bottes boueuses, frigidaires aux relents de lait suri et de fromage en putréfaction, légumes du jardin en train de moisir. Je jure que les clayettes du frigidaire des Harbinson sont recouvertes d’une couche arable. Ils doivent probablement être obligés de la faucher l’été. Mais peut-être est-ce cela, le privilège de la grande bourgeoisie, cette capacité de se geler et d’être sale en toute quiétude. Ça, et le petit lavabo dans chaque chambre. Je m’arrose le visage d’eau glacée, repose l’exemplaire de Nuits secrètes sur l’étagère et descends.

Radio 4 est à fond, le son diffusé par des haut-parleurs invisibles. Alice lit, allongée sur le canapé et emmitouflée dans une couverture décorée de chiens, un produit dérivé de l’émission enfantine Blue Peter Show.

« Bonjour, dis-je.

— Salut », marmotte-t-elle, absorbée par son livre.

Je m’assieds entre elle et une image de chien.

« Qu’est-ce que tu lis ? »

Elle me montre la couverture. Cent ans de solitude. On pourrait dire ça de ma vie sexuelle !

« Bien dormi ? me demande-t-elle en comprenant que je compte rester assis là.

— Incroyablement bien, merci.

— Pas eu froid ?

— Un peu.

— C’est parce que tu es habitué au chauffage central. Très mauvais, le chauffage central. Ça engourdit les sens. »

Comme pour lui donner raison, M. Harbinson traverse nonchalamment le living-room. Il est nu.

« Bonjour, dit-il, en toute nudité.

— Bonjour », lui réponds-je. Le regard fixé sur le haut de la cheminée, je ne peux cependant m’empêcher de noter du coin de l’œil qu’il est extrêmement poilu – à moins qu’il n’ait revêtu une combinaison-pantalon en mohair noir.

« Il y a encore du thé, Alice ? demande-t-il, strictement à poil.

— Sers-toi. »

Il se penche à deux centimètres d’elle pour se servir puis emporte sa tasse en montant les marches trois à trois. Quand je peux enfin regarder sans danger, je demande à Alice, en déglutissant après chaque mot : « Ce… C’est… C’est normal ?

— Quoi ?

— Que ton père se balade tout nu.

— Tout à fait normal.

— Oh.

— Tu n’es pas choqué, n’est-ce pas ? (Elle plisse les yeux.)