La viande froide.
J’ai laissé le paquet dans le tiroir à couverts des Harbinson la nuit dernière. Comme je n’ai pas leur numéro de téléphone à Bournemouth je décide d’appeler le cottage et de laisser un message qu’Alice trouvera en revenant de sa visite à sa grand-mère. Au bout de quatre sonneries, le répondeur se déclenche. Je suis en train de réfléchir à ce que je vais dire quand quelqu’un décroche subitement.
« Allô ?
— C’est… euh… Rose ? C’est Brian, l’ami d’Alice.
— Bonjour, Brian. Un instant s’il vous plaît. »
Elle met sa main sur le récepteur car j’entends un froissement, puis des palabres à mi-voix avant qu’elle me passe enfin Alice.
« Salut, Brian.
— Comment ? Tu n’es pas partie ?
— Nous sommes tous là.
— Mais je vous croyais à Bournemouth.
— Nous avons appris en route qu’elle se sentait beaucoup mieux, alors nous sommes rentrés. Nous arrivons tout juste, d’ailleurs.
— Alors, elle va bien ?
— Parfaitement bien.
— Pas de fracture de la hanche, en fait ?
— Non, juste quelques contusions et un léger état de euh… choc.
— Content de l’apprendre. Pas le choc, bien sûr. D’apprendre que sa vie n’est pas en danger. »
Il y a un silence.
« Je voulais te dire que j’ai oublié le paquet de… de viande froide dans le tiroir de la table de la cuisine.
— Je vois… Bon, je vais le récupérer.
— Fais-le discrètement. Pas devant ta mère.
— Naturellement.
— Alors, à l’année prochaine à la fac !
— Bien dit : à l’année prochaine. »
Elle raccroche. Je reste planté dans le hall, le récepteur à la main, en fixant le vide.
J’entends la télé gueuler au salon.
« Un nom qui commence par K : de qui sont les trois lois qui décrivent les propriétés principales du mouvement des planètes autour du Soleil ? »
« Johannes Kepler », dis-je à personne en particulier.
« Exact. »
Je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais faire de moi-même maintenant.
22
QUESTION : Quelle forme poétique japonaise, dont l’ancêtre est le tanka à trente et une syllabes, consiste en dix-sept syllabes organisées en lignes de 5, 7 et 5 ?
RÉPONSE : Le haïku.
Rebecca Epstein se tient les côtes. Nous sommes à Richmond Hill. Étendue sur mon futon, elle rit avec un plaisir sadique en martelant le sol de ses Doc Martens.
« Ce n’est pas si drôle, Rebecca, dis-je.
— Och, si c’est très drôle, crois-moi. »
J’abandonne et me lève pour changer le disque.
« Excuse-moi, Jackson, mais l’idée de ces gens cachés dans l’abri de jardin en attendant ton départ… »
Le fou rire la reprend de plus belle. Je vais dans la chambre de Josh chercher un supplément de bière maison.
Revenons légèrement en arrière. Je ne reste que dix-huit heures avec maman avant de regagner la fac. Je lui répète que j’ai besoin d’emprunter des livres à la bibliothèque pour travailler. Elle hausse les épaules, ne me croyant qu’à moitié, et, à 10 heures du matin, je me retrouve de nouveau sur le pas de la porte en train de refuser les mêmes provisions que la fois d’avant.
Dans le train, je me dis pour me consoler que passer la nouvelle année seul dans notre piaule d’étudiants n’est pas un drame. Je pourrai travailler, lire, faire de grandes balades à pied, écouter ma musique à fond et j’échapperai demain soir à cette ridicule tradition qui vous dicte de sortir vous saouler pour « faire la fête ». Je resterai chez moi et je ne m’amuserai pas. Je me saoulerai, oui, mais en lisant un livre et tomberai endormi juste avant les douze coups de minuit. Ça leur apprendra, me dis-je sans trop savoir qui sont ces « eux ».
Sauf qu’à peine arrivé, je comprends que j’ai commis une terrible erreur. En ouvrant la porte, je me prends dans le nez une bouffée tiède et saturée de levure de la bière artisanale de Josh ; la maison tout entière me rote à la figure. Je trouve le tonneau de plastique bouillonnant et gargouillant dans la chambre de mon colocataire, près d’un radiateur brûlant. J’ouvre la fenêtre pour dissiper le plus gros de ces gaz intestinaux.
Personne n’est encore rentré, je m’y attendais, mais pas à trouver la maison si désolée. Je décide de ressortir pour aller à la supérette du coin. 17 h 45, c’est l’heure idéale pour acheter de la nourriture à prix cassé.
Ce genre d’achat n’est pas anodin : les boîtes cabossées sont en général assez sûres, mais les produits « frais », franchement, c’est un champ de mines. En règle générale, la réduction est proportionnelle au risque encouru ; le truc, c’est d’arriver à faire une affaire sans s’empoisonner ; un misérable rabais de 10 pence sur une livre de steak à braiser d’un gris bleuté ne vaut pas le coup, mais acquérir un poulet entier pour 25 pence, c’est chercher les ennuis. Pourtant, le bœuf et le poulet sont moins dangereux que le porc et le poisson. Du porc périmé, ce n’est pas la joie, tandis qu’avec le bœuf on peut entretenir l’illusion de manger une viande non pas pourrie, mais « faisandée » . Même chose pour les produits épicés ; s’ils sentent, on ne le sent pas. Le curry est pour cette raison un grand classique de la péremption.
Dans la supérette, la vieille dame dotée d’une moustache à la Zapata et moi nous observons avec méfiance au-dessus du bac à surgelés. Juste après Noël, les dindes létales abondent, de même que les gigots d’agneau qui menacent de zapper l’étape freezer pour rentrer seuls à la ferme. D’ailleurs, ces viandes-là sont de piètres affaires. Je me décide donc pour un curry de bœuf « maison » affichant un rabais de 75 pence, et je m’offre avec la différence un tube de Nesquik à la banane et une pinte de lait.
Mon allégresse est de courte durée. Une fois mon Nesquik bu, mon curry avalé – versé dans une casserole et dilué avec l’eau de la bouilloire, j’ai l’impression d’être Robinson Crusoé. La maison est vide, il pleut, Josh a enfermé à clé sa télé portative dans son placard, et il devient évident que les plus belles années de ma vie n’adviendront pas.
Bon : Action ! J’entre de nouveau dans la chambre de Josh pour lui piquer quelques pièces que j’empile sur le téléphone installé dans le hall.
Mais qui appeler ? Je songe à un certain Vince, rencontré à une fête, mais, outre que je n’ai aucune envie de me retrouver dans un pub avec un autre homme, je ne me souviens plus de son nom de famille, de son adresse – de rien, en fait. Lucy Chang est à Minneapolis et, de toute façon, elle doit me croire raciste. Je suis à deux doigts d’appeler Patrick, quand je me souviens que je n’ai aucune sympathie pour lui. Je décide en fin de compte d’appeler Rebecca Epstein, parce qu’elle est étudiante en droit, et comme le droit est une « vraie » matière, elle doit probablement bosser.
Elle vit à Kenwood Manor, la résidence universitaire, au même étage qu’Alice, et j’ai le numéro. Au bout d’une vingtaine de sonneries, une voix à l’accent de Glasgow me répond.
« Allô, c’est Rebecca ?
— Oui. (Voyelles traînantes et consonnes sifflantes : « yeeeess ».)
— Brian à l’appareil. »