Un silence.
« Brian Jackson.
— Je sais qui tu es. Déjà de retour ? Pourquoi ?
— Je m’ennuyais, c’est tout.
— Bon sang, moi aussi. (Un autre silence.) Alors… ?
— Alors, je me demandais ce que tu faisais ce soir.
— J’attendais ton coup de fil, à l’évidence. Tu me proposes un rendez-vous amoureux ? (Elle prononce le mot comme elle aurait dit « merdeux ».)
— Pas du tout. Je me demandais si tu n’aurais pas envie d’aller voir un film, ou quelque chose. On donne L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini au cinéma d’art et d’essai.
— Et pourquoi pas quelque chose d’amusant ?
— Le Feu Saint-Elme à l’ABC ?
— Encore un Pasolini ?
— Retour vers le futur, de Robert Zemeckis.
— Quel âge as-tu, exactement ?
— Cocoon, de Ron Howard, à l’ABC.
— Dieu garde !
— Tu as des opinions très arrêtées, n’est-ce pas ?
— Je sais. Ça fait peur, hein ? Tu es sûr que tu es taillé pour le boulot de me sortir, Brian ?
— Je crois, oui. Qu’est-ce que tu aimerais faire, alors ?
— Tu as de quoi boire ?
— Quarante-cinq litres de bière. Artisanale, j’en ai peur.
— Och, je ne suis pas difficile. Tu es à Richmond House ?
— Ouais.
— Très bien. Je suis chez toi dans une demi-heure. »
Elle raccroche et, soudain, j’ai la trouille.
Quarante minutes plus tard, elle est sur mon lit en train de boire notre bibine maison et de se moquer de moi. Elle porte son uniforme habituel – car c’en est un : Doc Martens noires, collants noirs épais sous une mini-jupe en toile de jean bleu marine, pull noir à encolure en V sous l’imper de vinyle noir ceinturé de style militaire que je ne l’ai jamais vue ôter. Ses cheveux courts brillants et enduits de gel lui font une sorte de banane sur le front. Le reste est caché par sa casquette noire à visière de prolo russe. En fait, tout ce qu’elle porte suggère une longue tradition de dur labeur manuel, ce qui m’épate quand je sais que sa mère est céramiste d’art et son père pédiatre. La seule concession de Rebecca à la féminité est un rouge à lèvres rubis et une épaisse couche de mascara qui la rendent tout à la fois intimidante et glamour dans le genre bande Baader-Meinhof revu par Hollywood. Elle fume même comme une vedette de cinéma – Bette Davis par exemple –, sauf qu’elle roule ses cigarettes. Ce soir, je la trouve plus jolie que d’habitude et je me demande avec inquiétude si elle n’a pas fait un effort.
Quand elle a fini de se moquer de moi, je lui dis : « Je suis content que tu trouves ma vie sexuelle hilarante, Rebecca.
— Sauf qu’une vie sexuelle, ça suppose du sexe, non ?
— Alice ne m’a peut-être pas menti sur toutes ses expériences précédentes.
— Elle ne t’a certainement pas menti. Je t’ai dit qu’elle était une sale conne, non ? Pas la peine de prendre un air pincé. Ce que tu m’as raconté est drôle, et tu le sais, car autrement tu ne me l’aurais pas répété. (Elle tire sur sa clope, secoue sa cendre par terre, à côté du futon.) De toute façon, tu l’as bien mérité.
— Quoi ?
— Tu sais bien : ce festival de branlette bourgeoise. Tu te dis de gauche mais tu te vautres là-dedans. Tu es comme tous les autres opportunistes qui se roulent au pied des classes soi-disant supérieures pour se faire gratter le ventre comme des truies.
— C’est faux !
— C’est vrai.
— Tory honteux !
— Stalinienne !
— Traître de classe !
— Snobinarde !
— Snob à rebours !
— Proto-yuppie. Ôte tes Doc Martens dégueulasses de mon lit.
— Tu as peur que j’abîme un tissu de si bon goût ? »
Elle obéit toutefois et vient s’asseoir près de moi, puis cogne son verre de bière tiède contre le mien en signe de réconciliation.
« Pourquoi planquer ton sommier derrière l’armoire ? me demande-t-elle.
— Je voulais, tu sais, dormir sur un futon.
— Un futon, pour faire zen, hein ? Eh bien, laisse-moi te dire qu’un grabat puant, ce n’est pas un futon, non.
— C’est presque un haïku.
— Combien de syllabes dans un haïku ?
— Dix-sept, organisées en 5-7-5. »
Elle réfléchit à la vitesse de la lumière et reprend en complétant :
« Un grabat puant
Ce n’est pas un futon, non,
C’est seulement con. »
Avant de boire une nouvelle gorgée de bière, elle ôte un filament de Golden Virginia de sa lèvre tartinée de rouge, un geste si extravagant de décontraction languide que je me mets à la regarder du coin de l’œil, des fois qu’elle le referait. Elle surprend mon regard et je bredouille : « Tu as passé un bon Noël ?
— Nous ne fêtons pas Noël, nous autres juifs. Nous avons tué le Christ, tu te souviens ?
— Mais vous fêtez Pâques ?
— Vers la Noël, notre fête est Hanoukka. Nous ne fêtons pas ça non plus. Pour un type qui représente notre glorieux établissement à l’University Challenge, Brian Jackson, tu es drôlement ignorant. Combien de fois dois-je te répéter que nous sommes des juifs de Glasgow, socialistes, non pratiquants et antisionistes ?
— Pas très excitant comme tableau.
— Exactement. À quoi d’autre attribues-tu ma présence chez toi ce soir ? »
Je crois que je vais risquer un peu d’humour juif.
« Joyeux Shmuel !
— Quoi ?
— Rien. »
Elle me scrute et me dit avec un demi-sourire :
« Antisémite, va. »
Je lui souris en retour. Rebecca Epstein me plaît soudain énormément. Je veux tenter un geste préliminaire d’amitié. J’ai une idée.
« Pendant que j’y pense, j’ai quelque chose pour toi. Heureux Hanoukka. »
C’est l’album de Joni Mitchell refusé par Alice. J’ai perdu le ticket. Rebecca me regarde d’un air interrogateur.
« Pour moi ?
— Uh-huh.
— Tu es sûr ? (Elle est aussi méfiante qu’un douanier d’Europe de l’Est soupçonnant mon passeport d’être un faux.)
— Certain. »
Elle le prend entre le pouce et l’index et déchire un coin du papier d’emballage. « Joni Mitchell.
— Oui. Tu la connais ?
— Je connais son œuvre.
— Tu as ce disque, alors.
— Non. J’ai honte de l’avouer.
— Alors, laisse-moi te le faire écouter. »
Je le lui prends des mains et vais vers le tourne-disque, ôte le groupe Tears for Fear et mets Blue, face 2 morceau 4, « A Case of You », sûrement l’une des chansons d’amour les plus exquises jamais gravée sur le vinyle. Après avoir écouté la première strophe et le chœur en silence, je lui demande : « Qu’est-ce que tu en penses ?
— Je sens que ça fait venir mes règles.
— Tu n’aimes pas ?
— Pour être complètement honnête, Brian, ce n’est pas vraiment mon truc.
— Tu y viendras.
— Hum… j’en doute. Alors, tu es un fan de Joni, hein ?
— Plus ou moins. À vrai dire, mon idole, c’est Kate Bush.