— Promis. Je ne vois pas pourquoi je lui en parlerais. »
Déjà dehors, elle file dans la nuit sans se retourner.
TROISIÈME MANCHE
« Je suis désolé, dit Sebastian au bout d’un moment ; j’ai bien peur de ne pas avoir été très gentil tantôt. Brideshead a souvent cet effet sur moi. »
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QUESTION : Strié, cardiaque et lisse : ce sont des caractéristiques de quel tissu ?
RÉPONSE : Le tissu musculaire.
Résolutions pour la nouvelle année.
1. Passer plus de temps à travailler ma poésie. Si je pense sérieusement que la poésie est une forme littéraire qui ne vous oblige pas nécessairement à crever de faim, alors je dois y travailler, surtout pour trouver mon originalité, ma voix propre. Souviens-toi que T.S. Eliot était employé de banque quand il a écrit les Quatre quatuors. Le manque de temps n’est donc pas une excuse.
2. Arrêter de me tripoter les boutons, surtout quand je parle aux gens. Il est prouvé scientifiquement que ce type de pratique dissémine l’infection et laisse des cicatrices. Oublie ton acné et trouve quelque chose d’autre à faire de tes mains. (Apprends à fumer, ou je ne sais quoi.) Souviens-toi qu’aucune fille n’a envie d’embrasser un bifteck cru.
3. Me montrer plus réservé vis-à-vis d’Alice, la jouer cool : elle te respectera davantage.
4. Me muscler un peu.
J’ai pondu cela vers 22 h 45, la nuit du prétendu réveillon. Mon écriture est tremblée car j’étais assez imbibé. Vingt minutes plus tard, je dormais à poings fermés, démentant le cliché selon lequel il faut absolument faire la fête la dernière nuit de l’année. Mon originalité m’avait valu la soirée la plus incroyablement pourrie de mon existence.
Les « festivités » pour moi ont commencé à 20 h 35, quand, avec le tournevis trouvé dans le tiroir de la cuisine, j’ai démonté la porte de placard de Josh pour lui emprunter son poste de télé portatif. J’ai regardé un James Bond sur ITV, rejoignant ainsi le peloton serré des veuves vieillissantes et des malades mentaux se livrant à travers le pays à la même activité que moi. Plus je buvais de bière, plus je pensais à mon père et à Alice. Tous deux se mélangeaient bizarrement dans ma tête au point que lorsque l’agent 007 eut déjoué les plans de l’horrible Scaramanga pour dominer le monde, j’étais à bout de nerfs. Je dois être la seule personne qui ait pleuré devant L’Homme au pistolet d’or – Britt Ekland exceptée. Puis je me suis calmé et j’ai couché sur le papier les résolutions exposées plus haut.
Deux semaines plus tard, elles restent de circonstance. Je travaille peu ma poésie, c’est sûr, mais c’est par manque de temps. Je ne me tripote presque plus le visage. Je me suis montré très réservé vis-à-vis d’Alice, en grande partie parce que je ne l’ai pas vue, n’ai pas entendu parler d’elle et que j’ignore absolument où elle est. De fait, ma vie sociale est d’un calme plat depuis le début du trimestre. Dans Retour à Brideshead, le cousin de Charles l’avertit que le deuxième trimestre d’université sert en général à semer les indésirables collectionnés au cours du premier. Je commence à me demander si je n’en fais pas partie.
Mais revenons aux bonnes résolutions. La dernière nécessite quelques explications. J’ai décidé que cela ne me ferait pas de mal d’acquérir un muscle ou deux, non par suggestibilité, parce que l’univers machiste des médias définit ce que doivent être la virilité et la séduction ; pas non plus pour me défendre car, métaphoriquement, les gosses m’envoient du sable dans les yeux au bac du jardin public. Non, c’est seulement que j’ai poussé l’aspect tubard à sa quasi-conclusion. De plus, depuis le début de ma scolarité, je me suis persuadé qu’on était soit intelligent, soit en bonne santé, l’un excluant l’autre. Je suis revenu sur cette idée toute faite : Patrick Watts, par exemple, est intelligent et en super forme, même s’il présente des troubles de la personnalité. Dustin Hoffman, dans Marathon Man, est sans doute un meilleur exemple : intelligent et en forme, il a en outre de l’intégrité – le genre de type qui court huit kilomètres avec un paquet de livres coincé sous le bras. Ou, dans le monde réel, Alice Harbinson. Alice est incroyablement fraîche, saine et intelligente. Ou du moins l’était-elle la dernière fois que je l’ai vue. Cela remonte à deux semaines et trois jours. Une éternité.
Pas de panique : je vais sublimer toute ma belle énergie en un programme de fitness quotidien calqué sur celui de la Royal Air Force canadienne consistant à caler mes pieds sous l’armoire (après m’être assuré qu’elle ne me tombe pas dessus) et à faire huit abdos et quatre pompes. Curieusement, je n’ai pas l’impression de me fatiguer beaucoup ; il doit falloir en faire plus. Des haltères probablement. Je décide d’investir l’argent de mes étrennes dans cet équipement.
Je prends un petit déjeuner sain et nutritif, à savoir une barre de muesli chocolatée et un litre de jus d’ananas achetés chez le marchand de journaux, puis, sur un tempo scout (trente pas en marchant, trente pas en courant), je rejoins le centre-ville qui me semble au diable vauvert, surtout quand on court en jean et lourd caban de drap. Je m’accroche pourtant, en rotant par moments mon jus d’ananas, empruntant des rues de quartiers résidentiels jonchées de cadavres de sapins de Noël que les éboueurs refusent d’enlever. J’ai assez vite un point de côté, ce qui suggère que ma forme cardio-vasculaire n’est pas flambante et qu’il va falloir que je m’en occupe aussi. Mais pour le moment, ce qui m’importe c’est de gagner de la masse corporelle et de fuseler mes muscles. Je ne veux pas devenir trapu comme un boxeur ou un haltérophile, mon idéal étant la plastique du gymnaste – celle, par exemple, des gars qui excellent aux barres parallèles. Si je m’aperçois que je deviens un pot à tabac, j’arrête.
J’arrive en nage au magasin de sport peu après son ouverture. C’est la deuxième fois seulement que j’entre dans ce genre d’endroit ; d’habitude, c’est ma mère qui m’achète mes tenues et équipements. Je suis aussi nerveux que si j’entrais dans un sex-shop. L’intérieur, tant pour l’odeur que pour le décor, évoque un vestiaire pour hommes, une ambiance accentuée par l’allure peu avenante du responsable, un garçon de mon âge au physique de brute qui s’avance vers moi comme s’il avait l’intention de m’en faire baver.
« Je peux t’aider, mon pote ?
— Je regarde, merci », lui dis-je en prenant une voix un chouia plus grave. Je jette un coup d’œil circulaire et m’approche pour examiner en connaisseur les raquettes de badminton avant de me diriger nonchalamment vers le rayon des haltères. Voici ceux que je cherche : une paire en fonte solide, réglables, ce qui me permettra d’augmenter progressivement le poids de façon à devenir un adonis, sans plus. Il y a quelque chose qui se passe d’explications avec les haltères. Oui, ils sont en fer et non en polyester peint en gris ; oui, ils sont très lourds, et oui, je peux tout juste me les offrir, au prix de 12,99 livres. Je les tends au vendeur, puis je lui tends l’argent. C’est seulement en quittant le magasin avec mes achats, groupés dans un sac plastique renforcé, que je me rends compte de l’erreur fondamentale que j’ai commise : je n’arriverai jamais à les porter jusque chez moi.