Les vingt-cinq premiers mètres, je tente de me convaincre que j’y arriverai si je marche assez vite en changeant de main chaque fois que les poignées du sac m’entailleront la chair. Mais devant Woolworths, l’inévitable se produit : le fond du sac lâche et les poids heurtent le trottoir dans un fracas de ferraille évoquant le déplacement d’un char d’assaut. Les clients du magasin – surtout de jeunes mères avec des gosses dans des poussettes –, me regardent affolés, puis fixent les objets métalliques tombés à mes pieds. Je leur renvoie un regard censé signifier : Bon sang, qui est l’abruti qui a fourré ça dans mon sac ? Le trottoir ne semble pas blessé mais un des haltères se met à rouler lourdement en direction de Boots. Je lui cours après sous le regard maintenant goguenard des jeunes femmes (« Regarde cet avorton qui court après ses joujoux », disent-elles à leur lardon), je ramasse mes instruments de torture, un dans chaque main, et m’éloigne en vitesse.
Moins de vingt mètres plus loin, devant le magasin de fringues Dorothy Perkins, je dois m’arrêter pour reprendre mon souffle. Les adolescentes qui le fréquentent sourient d’amusement en me voyant appuyé, hors d’haleine, contre la vitrine. Je décide que la solution, c’est de prendre de la vitesse et ne jamais s’arrêter. Si je m’arrête, c’est râpé. Après tout, je n’ai plus que deux kilomètres à parcourir pour arriver chez moi.
Une fois passé le centre commercial et la rocade, les quartiers résidentiels, moins fréquentés, me permettent de faire des pauses régulières, en toute discrétion. J’attends que ma respiration se stabilise puis ramasse les poids, bras ballants comme un babouin, et, aussi longtemps que mon cœur tient, courbé en deux, j’avance par petits bonds saccadés, comme sous le feu de tirs de mitraillette. J’ai l’impression d’avoir échappé de justesse au peloton d’exécution. Mon visage est rouge et suant, mes épaules quasi déboîtées, mes bras ont dû s’allonger de cinquante bons centimètres comme ceux des personnages de bandes dessinées, et le motif en diamant gravé sur la barre des haltères s’est incrusté à jamais dans mes paumes dont la peau à vif évoque le serpent en train de muer. J’ai un tutorat particulier cet après-midi et suis encore très loin de chez moi. Je ramasse donc pour la énième fois mes poids et repars en courant, l’échine courbée.
Je finis par atteindre la face sud de Richmond Hill, que je vois s’élever à la verticale devant mes yeux, son sommet perdu dans un nuage bas. Je parviens encore à crapahuter sur une vingtaine de mètres avant de m’écrouler en tas au pied d’un mur. J’ai l’impression qu’on m’a piétiné les poumons, qu’on les a réduits en miettes comme deux paquets de chips écrasés. Je tousse sans pouvoir m’arrêter et mon souffle rauque dans ma gorge sèche me donne des haut-le-cœur. À part un reste de jus d’ananas qui a un goût de bile dans ma bouche, je n’ai rien à vomir. La transpiration qui baigne mon visage coule le long de mon nez pour venir goutter par terre. Je sens soudain une main se poser sur mon épaule. Une voix demande : « Ça ne va pas ? » Je lève les yeux. C’est Alice.
« Voulez-vous que j’appelle police secours, monsieur ? poursuit la voix. Mon Dieu, Brian…
— Alice ! (Je respire, je halète.) Ça alors… (Je me redresse, je respire, je halète.) Comment vas-tu ?
— Moi, ça va. C’est toi qui n’as pas l’air d’aller fort. J’ai cru que tu étais un vieux en train de faire une crise cardiaque ou je ne sais quoi.
— Non, non. C’est moi. Je vais bien, je t’assure. »
Elle voit les poids que j’ai calés sous mes pieds pour les empêcher de rouler dans la pente et tuer un enfant. « Qu’est-ce que c’est, ces trucs ? demande-t-elle.
— Des haltères.
— Je sais. Je veux dire : qu’est-ce que tu fais avec ?
— C’est une longue histoire.
— Tu veux un coup de main ?
— Si tu pouvais… »
Elle en ramasse un comme si c’était un chihuahua et attaque la montée à grands pas.
24
QUESTION : Qu’est-ce qui a été identifié par Hegel comme la tendance d’un concept à se transformer en sa propre négation – le résultat d’un conflit entre ses aspects contradictoires intrinsèques ?
RÉPONSE : La dialectique.
Je laisse Alice écouter dans ma chambre les Concertos brandebourgeois et noter sur dix le contenu culturel de mes étagères pendant que je vais faire du café. Pour être honnête, le lieu n’est pas impeccable. J’ai fait en sorte de ne pas laisser traîner mon cahier de poésie ou mes slips, mais je n’aime pas la savoir seule là-dedans. La bouilloire mettant un temps fou à chauffer, je me précipite à la salle de bains pour me rafraîchir le visage et me brosser les dents pour chasser le goût de bile que j’ai dans la bouche. Quand je reviens à la cuisine, j’y trouve Josh en train d’utiliser l’eau enfin bouillante.
« Je ne t’apprends rien en te disant qu’il y a une superbe créature égarée dans ta chambre ? me dit-il.
— C’est mon amie, Alice.
— Mes compliments. Puis-je me joindre à vous ?
— Euh… En fait, on doit parler boulot…
— Message reçu cinq sur cinq, Bri. Mais envoie-la-moi avant son départ, d’accord ? De plus, tu pourrais peut-être t’essuyer les coins de la bouche (il désigne les traces de dentifrice mal rincé aux commissures). Bonne chance mon ami », conclut-il en français. Avant de sortir, il ajoute : « Oh, et un certain Spencer a téléphoné. Il te demande de le rappeler. » Je prépare le café dans les chopes, vole deux biscuits à Marcus et emporte le tout dans ma chambre.
Alice, étendue sur mon futon, feuillette négligemment le Manifeste du parti communiste. Je lui tends son café, débarrasse furtivement le verre d’eau trouble et les deux mugs sales posés par terre tout en photographiant mentalement sa tête posée sur mon oreiller.
« Pourquoi ton sommier est-il planqué derrière l’armoire, Brian ?
— J’avais envie d’essayer l’effet futon.
— L’effet futon. Bon. Très réussi. » Elle examine les cartes postales et les photos fixées au mur à la pâte adhésive. « C’est ton père ?
— Oui. »
Elle ôte la photo du mur pour mieux la regarder.
« Il est bel homme. »
J’enlève ma grosse veste et l’accroche dans le placard. « Oui. Il l’était. »
Elle me scrute en essayant de comprendre pourquoi cette qualité a sauté une génération, fronce les sourcils tout en s’efforçant de sourire et me dit : « Tu ne veux pas te changer ? »
Je regarde mon sweater, qui mérite tout à fait son nom, avec ses auréoles humides sous les bras et son odeur de chien mouillé. Par pudeur, je préfère y renoncer. « Non, ça va, dis-je.
— Écoute, change-toi. Je te promets de ne pas me caresser quand tu seras à poil. »
Dans l’atmosphère fantastiquement chargée d’érotisme que crée ce commentaire salace, je lui tourne le dos et enlève le haut.
« Alors, grosse brute, que comptes-tu faire avec ces haltères ?
— J’ai envie d’être en meilleure santé.
— Se muscler ne veut pas nécessairement dire se porter bien. Mon dernier petit ami avait un corps de rêve mais il pouvait difficilement faire deux cents mètres à pied.
— Lequel ? Celui avec la grosse bite ?