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Ils s’assirent à une petite table et pianotèrent leur commande, tandis que Seldon, cherchant à paraître indifférent, demandait : « Tout va bien ?

— Apparemment.

— Qu’en savez-vous ? »

Les yeux noirs de Hummin s’attardèrent sur Seldon : « L’instinct, expliqua-t-il. Des années passées à collecter l’information : un coup d’œil, et vous savez : “ Rien d’intéressant, ici ”

Seldon hocha la tête ; il se sentait soulagé. Hummin pouvait bien prendre un ton sardonique, sa remarque devait contenir une part de vérité.

Cette satisfaction dura jusqu’à la première bouchée de son sandwich. La bouche pleine, il releva la tête et regarda Hummin avec un air de surprise blessée.

« C’est un restoroute, mon ami : rapide, pas cher, et pas très bon. La nourriture est d’origine locale et a un goût de levure assez amer. Les palais trantoriens y sont accoutumés. »

Seldon déglutit avec difficulté : « Pourtant, à l’hôtel…

— Vous étiez dans le secteur impérial, Seldon. La nourriture y est importée et, lorsqu’on utilise de la micro-alimentation, elle est de qualité supérieure. Le prix est en proportion. »

Seldon se demanda s’il devait y toucher encore. « Vous voulez dire que tant que je serai sur Trantor… »

D’une mimique, Hummin lui fit signe de se taire. « Ne donnez à personne l’impression que vous êtes habitué à mieux. Il y a des endroits, sur Trantor, où il vaut mieux être identifié comme un Exo que comme un aristocrate. Je vous rassure. Ces restoroutes ont une réputation de mauvaise qualité. Si vous êtes capable de digérer ce sandwich, alors vous pourrez manger n’importe où sur Trantor. Et ça ne vous fera pas de mal. Cette nourriture n’est ni avariée ni toxique : elle a simplement cette forte amertume, mais qui sait, vous finirez peut-être par vous y habituer. Je connais des Trantoriens qui crachent sur la nourriture distinguée, disant qu’il lui manque cette saveur du terroir.

Produit-on beaucoup de denrées alimentaires sur Trantor ? » demanda Seldon. Un bref coup d’œil en coin lui révéla qu’il n’y avait personne dans les parages immédiats, aussi poursuivit-il à l’aise : « J’ai toujours entendu dire qu’il fallait les ressources de vingt planètes et des centaines de cargos pour nourrir quotidiennement Trantor.

— Je sais. Et autant pour embarquer la masse des déchets. Et, si vous voulez pimenter l’histoire, vous pouvez ajouter que ce sont les mêmes qui débarquent les vivres à l’aller et rembarquent les ordures au retour. Nous importons effectivement des quantités considérables de nourriture, mais il s’agit pour l’essentiel de produits de luxe. Et nous exportons un tonnage considérable de déchets, transformés en engrais organique, après avoir été soigneusement traités pour être rendus non toxiques – un engrais tout aussi important pour les autres mondes que la nourriture l’est pour nous. Mais cela ne représente qu’une faible part de l’ensemble.

— Ah bon ?

— Oui. En plus de la pêche maritime, on trouve partout des jardins maraîchers. Et des arbres fruitiers, des élevages de volailles ou de lapins, et de vastes cultures de micro-organismes – on appelle ces installations des « jardins à levure », bien que celle-ci ne représente qu’une part minoritaire de la production. En fait, sous bien des aspects, Trantor ressemble à une énorme colonie spatiale montée en graine. En avez-vous déjà visité une ?

— Absolument.

— Les colonies spatiales sont pour l’essentiel des cités en vase clos, où tout est recyclé artificiellement, avec une ventilation artificielle, une alternance artificielle des jours et des nuits, et ainsi de suite. La seule différence, c’est que la plus vaste colonie spatiale n’héberge que dix millions d’âmes tandis que Trantor en a quatre mille fois plus. Bien sûr, nous disposons d’une vraie pesanteur. Et aucune colonie spatiale, en tout cas, ne peut rivaliser avec nos micro-ressources alimentaires : nous avons des cuves à levure, des planches à moisissures, et des bassins d’algues d’une taille qui dépasse l’imagination. Et nous sommes imbattables pour ce qui est des arômes artificiels – et on n’y va pas à la légère. C’est ce qui donne du goût à ce que vous mangez. »

Seldon était pratiquement au bout de son sandwich et ne le trouvait plus aussi répugnant qu’à la première bouchée. « Et ça ne me fera pas de mal ?

— Cela influe sur la flore intestinale et de temps à autre un malheureux Exo est affligé d’une crise de diarrhée, mais dans l’ensemble c’est rare, et même dans ce cas votre organisme le surmonte vite. Enfin, buvez toujours votre lait frappé, que vous n’apprécierez sans doute pas. Il contient un anti-diarrhéique qui devrait vous éviter ce genre de désagrément si vous y êtes sujet.

— Ne me parlez pas de ça, se fâcha Seldon. Certaines personnes peuvent être facilement influençables…

— Finissez votre dessert et laissez tomber les influences… »

Ils finirent de manger en silence et bientôt ils avaient repris la route.

13

Ils fonçaient de nouveau à toute vitesse dans le tunnel. Seldon décida de formuler la question qui le tracassait depuis une bonne heure :

« Pourquoi dites-vous que l’Empire Galactique se meurt ? »

Hummin se tourna pour le regarder : « En tant que journaliste, je dispose de statistiques qui m’assaillent de tous côtés jusqu’à ce qu’elles me ressortent par les oreilles. Et je n’ai le droit d’en publier qu’une part infime. La population de Trantor décroît. Il y a vingt-cinq ans, elle atteignait près de quarante-cinq milliards d’âmes.

« Cette diminution provient d’un déclin de la natalité. Certes, Trantor n’a jamais eu un taux de naissances élevé. Si vous regardez autour de vous en voyageant ici, vous ne verrez pas beaucoup d’enfants, compte tenu de l’énorme population. Quoi qu’il en soit, ce taux décline. Et puis, il y a aussi l’émigration. Les gens sont plus nombreux à quitter Trantor qu’à s’y installer.

— Vu la taille de la population, remarqua Seldon, ça n’a rien d’étonnant.

— Mais c’est inhabituel car ça ne s’était encore jamais produit. Et puis, dans toute la Galaxie, le commerce stagne. Sous prétexte qu’il n’y a pas de rébellion pour l’instant, que la situation est calme, les gens croient que tout va pour le mieux et que les difficultés des siècles passés sont terminées. Et pourtant les luttes politiques, les rébellions et l’agitation sont le signe d’une certaine vitalité. Aujourd’hui on constate une lassitude généralisée. Le calme règne, non parce que les gens sont prospères et satisfaits mais parce qu’ils sont fatigués et qu’ils ont renoncé.

— Oh, je ne sais pas… fit Seldon, dubitatif.

— Moi, si. Et l’affaire de l’antigravité est un autre symptôme. Nous avons quelques ascenseurs gravitiques en fonctionnement, mais on n’en construit pas de nouveaux. C’est une entreprise non rentable et ça n’intéresse apparemment personne de la rentabiliser. La croissance technologique n’a cessé de ralentir depuis des siècles jusqu’à se traîner aujourd’hui. Dans certains cas, le progrès s’est même totalement arrêté. N’est-ce pas une chose que vous avez notée ? Après tout, le mathématicien, c’est vous.

— Je ne peux pas dire que j’y aie spécialement réfléchi.

— Et vous n’êtes pas le seul. C’est un fait admis. De nos jours, les scientifiques sont très forts pour dire que les choses sont impossibles, irréalisables, inutiles. Ils condamnent dès l’abord toute forme de spéculation. Vous, par exemple, que pensez-vous de la psychohistoire ? Théoriquement, elle est intéressante, mais inutile d’un point de vue pratique. Je me trompe ?