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— Mais, Hari, les mathématiques sont quelque chose d’ordonné, inventé par l’homme. Tout s’enchaîne logiquement. Il y a des définitions et des axiomes, tous bien connus. L’ensemble est… disons, tout d’une pièce. L’histoire est différente. Elle est l’œuvre inconsciente des actes et des pensées de trillions d’êtres humains. Les historiens sont bien obligés de choisir et de sélectionner.

— Exactement, dit Seldon, mais je dois connaître l’intégralité de l’histoire si je veux mettre au jour les lois de la psychohistoire.

— En ce cas, vous ne formulerez jamais les lois de la psychohistoire. »

Cela se passait la veille. A présent, Seldon était assis dans son alcôve, après une nouvelle journée d’échec complet, et il entendait encore la voix de Dors lui disant : « En ce cas, vous ne formulerez jamais les lois de la psychohistoire. »

Ç’avait été son opinion initiale et, s’il n’y avait pas eu Hummin, convaincu du contraire, et son étrange aptitude à lui faire partager cette conviction, Seldon aurait continué à penser de la sorte.

Et pourtant, il ne pouvait pas non plus renoncer. Peut-être y avait-il une issue ?

Pour l’heure, il ne pouvait en imaginer aucune.

Couverture

TRANTOR. — … Elle n’est presque jamais décrite comme un monde vu de l’espace. Depuis longtemps, l’inconscient collectif la voit comme un monde de l’intérieur dont l’image est celle de la ruche humaine vivant sous dôme. Pourtant, il existait également un extérieur, et il nous reste encore des hologrammes pris de l’espace qui le montrent plus ou moins en détail (cf. figures 14 et 15). On remarquera que la surface des dômes, l’interface de la vaste cité et de l’atmosphère qui la surmonte, surface appelée à l’époque la « Couverture », est…

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA

21

Le lendemain pourtant trouva Hari Seldon de retour à la bibliothèque. D’abord, il y avait sa promesse à Hummin. Il avait promis de faire son possible et se refusait aux demi-mesures. Ensuite, il avait un contrat moral avec lui-même : il avait horreur de reconnaître l’échec. Pas tout de suite, en tout cas. Pas tant qu’il pouvait encore plausiblement se dire qu’il tenait une piste.

Aussi fixait-il la liste des vidéo-livres de référence qu’il n’avait pas encore examinés en essayant de décider lequel dans ce menu peu appétissant avait la moindre chance de lui être utile. Il avait quasiment conclu que la réponse était « aucun » et ne voyait d’autre solution que de les feuilleter tous quand un discret tapotement contre la cloison le fit sursauter.

Seldon leva les yeux pour découvrir le visage embarrassé de Lisung Randa dans l’embrasure de son réduit. Seldon connaissait Randa, Dors le lui avait présenté et il avait dîné avec lui (et avec d’autres) à plusieurs occasions.

Instructeur en psychologie, Randa était un petit bonhomme trapu, grassouillet, avec un visage rond et avenant au sourire quasi perpétuel. Il avait le teint cireux et les yeux bridés caractéristiques des habitants de millions de planètes. Seldon connaissait bien ce genre de visage, qu’il avait vu sur nombre de grands mathématiciens dont il avait fréquemment contemplé les hologrammes. Pourtant, sur Hélicon, il n’avait jamais vu l’un de ces Orientaux. (Par tradition, on les appelait ainsi, bien que personne ne sût pourquoi ; et l’on disait que les Orientaux eux-mêmes n’appréciaient pas beaucoup ce terme, bien que, là non plus, personne n’en sût la raison.)

« Nous sommes des millions ici, sur Trantor », avait dit Randa, souriant sans la moindre gêne quand Seldon, lors de leur première rencontre, n’avait pas réussi à dissimuler entièrement sa surprise. « Vous trouverez également un bon nombre de Méridionaux – le teint sombre, les cheveux crépus. Vous en avez déjà vu ?

— Pas sur Hélicon, avait marmonné Seldon.

— Que des Occidentaux sur Hélicon, hein ? Quel ennui ! Mais peu importe. Il faut de tout pour faire un monde. » (Il avait laissé Seldon s’étonner qu’il y ait des Orientaux, des Méridionaux et des Occidentaux mais pas de Septentrionaux. Il avait essayé de trouver pourquoi en examinant ses archives historiques ; sans succès.)

Et maintenant, le visage avenant de Randa le fixait avec une sollicitude qui lui donnait presque envie de rire. « Vous vous sentez bien, Seldon ? »

Étonnement de ce dernier : « Mais oui, bien sûr. Pourquoi ne me sentirais-je pas bien ?

— Je me fiais simplement au bruit, mon ami. Vous étiez en train de crier.

— De crier ? « Seldon le regarda avec une incrédulité outrée.

« Oh, pas fort. Comme ceci. » Randa grinça des dents et émit un petit couinement aigu venu du fond de la gorge. « Si je me suis trompé, je vous présente mes excuses pour cette intrusion incongrue. Pardonnez-moi, je vous prie. »

Seldon pencha la tête. « Vous êtes tout pardonné, Lisung. J’émets effectivement parfois ce genre de cri, m’a-t-on dit. Je vous assure que c’est inconscient. Je ne m’en rends jamais compte.

— Savez-vous au moins pourquoi vous l’avez poussé ?

— Oui. C’était un cri de frustration. Frus-tra-tion. »

Randa lui fit signe de se pencher et, baissant encore la voix, expliqua : « Nous gênons. Allons dans le foyer avant de nous faire expulser. »

Au foyer, derrière un verre de soda, Randa poursuivit : « Puis-je me permettre – simple curiosité professionnelle – de vous demander l’origine de cette frustration ? »

Seldon haussa les épaules. « Pourquoi en général se sent-on frustré ? Je m’attaque à un problème et je ne fais aucun progrès.

— Mais vous êtes mathématicien, Hari. Qu’est-ce qui pourrait vous causer une frustration dans une bibliothèque d’histoire ?

— Et vous, qu’est-ce que vous y faisiez ?

— Je ne faisais que la traverser pour raccourcir mon chemin quand je vous ai entendu… gémir. A présent, vous voyez (et il sourit), ce n’est plus un raccourci mais un sérieux rallongement – mais que je ne regrette en rien, bien au contraire.

— J’aimerais bien, moi aussi, ne faire que traverser la bibliothèque d’histoire, mais j’essaie de résoudre un problème mathématique qui requiert un minimum de connaissances en la matière et j’ai bien peur de ne pas trop savoir me débrouiller. »

Randa le fixa avec une solennité peu coutumière et lui dit : « Pardonnez-moi, mais je dois à présent courir le risque de vous offenser. J’avoue vous avoir passé sur ordinateur.

— Me passer sur ordinateur, moi ! » Les yeux de Seldon s’agrandirent. Il se sentait franchement outré.

« Voilà, je vous ai offensé. Mais, vous comprenez, j’ai un oncle mathématicien. Vous avez sans doute entendu parler de lui : Kiangtow Randa. »

Seldon resta bouche bée : « Vous êtes parent avec ce Randa-là ?

— Oui. C’est le frère aîné de mon père et il était tout à fait mécontent de ne pas me voir suivre sa voie – il n’a pas eu d’enfants. J’ai pensé en quelque sorte que ça lui ferait peut-être plaisir si je rencontrais un mathématicien, et j’avais envie de vous couvrir d’éloges devant lui, si possible, alors j’ai pioché quelques informations à la bibliothèque de mathématiques.