Le lendemain, vêtue à la dernière mode de petit drap gris soutaché de blanc, des plumes blanches à son chapeau cavalièrement retroussé sur le côté, peu de bijoux – une agrafe de diamants et de rubis au creux de son jabot en dentelles de Malines –, Isabelle prenait place dans son carrosse au côté de Mme de Brienne, avec le seul Bastille à la droite du cocher, et regagnait Paris où, après une halte à l’hôtel de Brienne pour un repas léger, on se dirigea vers la rue de Jouy.
Le portail étant ouvert, la voiture pénétra dans la cour où elle s’arrêta. Du haut du siège du cocher, Bastille demanda au laquais accouru si M. l’abbé Fouquet était là, Mme la duchesse de Châtillon et Mme la comtesse de Brienne désirant lui parler.
— Je vais voir ! répondit l’homme, l’œil brillant d’une lueur égrillarde qui alluma instantanément la colère d’Isabelle.
Aussitôt elle sauta à terre imitée par Bastille :
— Inutile, j’y vais moi-même. Je connais le chemin. Bastille, tu tiendras compagnie à Mme de Brienne.
— Mais…
— Je veux le voir seule d’abord. Viens à mon aide si tu m’entends crier.
L’abbé était dans son cabinet de travail où il écrivait une lettre. A l’entrée tumultueuse de son ex-prisonnière, il se leva vivement :
— Isabelle ? Vous ici…
— Madame la duchesse de Châtillon, rectifiat-elle sèchement. Vous n’avez jamais eu le moindre droit de m’appeler autrement. Et restez où vous êtes ! intima-t-elle en se retranchant derrière un fauteuil tandis qu’il allait s’élancer vers elle.
— Permettez au moins que je vous accueille ! Je suis si heureux !
— Il n’y a vraiment pas de quoi ! Sachez d’abord que je ne suis pas venue seule : Mme de Brienne qui est fort amie de la Reine m’a accompagnée. Elle veut bien patienter dans ma voiture mais pas trop longtemps. Aussi serai-je brève ! Je suis venue chercher la cassette que vous avez volée dans mon château de Mello et celle de Mme de Ricous, ma femme de chambre, dont je ne sais comment vous l’avez accommodée car elle a disparu !
— Elle s’est sauvée et je n’en sais pas plus que vous ! Quant à votre précieuse cassette, je n’ai nullement l’intention de vous la rendre… sauf si vous me la rachetiez ? ajouta-t-il avec son sourire de faune.
— A quel prix ?
— Allons, ma chère duchesse ! Vous le savez comme vous savez que je vous aime à un point inimaginable. Soyez à moi et vous aurez tout ce que vous voudrez : de l’or, des bijoux…
— Vous êtes fou ma parole ! Je ne veux ni l’un ni les autres ! Simplement ce qui m’appartient.
— Et je veux, moi, que vous m’apparteniez ! Cessons cette comédie, Isabelle, je vous aime à la folie et vous en êtes consciente…
— Une folie qui vous porte à disséminer dans les rues de Paris les prétendues lettres d’amour que j’aurais eu l’inconscience de vous écrire ?…
Le sourire de son adversaire s’accentua :
— De si admirables lettres qui sont autant de cris de passion et qui me font brûler quand je les relis. Le souvenir de nos caresses…
— Pour le coup, je crois que vous êtes malade ! Et moi j’ai assez ri ! Ma cassette, et tout de suite !
Un pistolet venait de surgir entre les mains gantées d’Isabelle, effrayée elle-même de cette envie de tuer sous l’emprise d’une rage froide qu’elle n’avait jamais connue. Basile ne s’en rendit pas compte et lui adressa un sourire enjôleur :
— Dieu que vous êtes belle quand vous êtes en colère ! Mais rangez ce hochet. Vous avez un moyen moins bruyant d’obtenir satisfaction… comme d’ailleurs, je le répète, tout ce que vous pourrez désirer !
— Lequel ? Dépêchez-vous ! Ma patience est usée jusqu’à la corde !
— Posez cet objet… et déshabillez-vous ! Lentement…
— Misérable ! Vous allez me le payer sur l’heure !
Elle tendit le bras, un doigt appuyé sur la gâchette.
— Arrêtez, madame ! Pour l’amour des vôtres, pour vous-même, ne le tuez pas ! Vous le paieriez trop cher !
Machinalement, elle laissa retomber sa main tandis que son regard rencontrait celui de Nicolas Fouquet entré sans que l’on s’en aperçoive. En dépit de sa fureur, Isabelle ne put s’empêcher d’admirer sa parfaite élégance dans ses habits pourtant sévères de procureur général. Il était aussi plus beau que son jeune frère, avait un charmant sourire et un regard droit, au contraire de Basile dont les yeux glissaient, glissaient sous les paupières en permanence à demi closes… ce qui était la raison pour laquelle il ne lui plairait jamais ! Cet homme respirait l’hypocrisie, un défaut qu’elle avait en horreur.
Cependant il ripostait, maussade :
— Vous êtes ici chez moi, mon frère ! Alors ne venez pas vous mêler de ce qui ne vous regarde pas !
— Erreur ! Vous n’êtes pas plus chez vous que moi, tant que notre mère a la bonté de nous loger ! Ne l’oubliez pas ! A présent donnez ordre à votre domestique d’aller quérir ce que l’on vous demande.
— Je préfère m’en charger puisque c’est votre désir !
— Que nenni ! Nous nous en chargeons ensemble ! Je vous sais trop capable d’en subtiliser une partie !
Basile haussa les épaules en ricanant mais Isabelle se méfiait encore : le prétendu abbé pourrait assommer son frère pour effectuer le prélèvement en question. Elle agita son pistolet :
— Avec votre permission je vous suis. On n’est jamais trop tranquille !
Ce ne fut pas sans un certain dégoût qu’Isabelle revit la chambre où son bourreau, par deux fois, avait essayé – sans succès ! – de la violer, néanmoins la première chose qu’elle aperçut en entrant fut la cassette en bois précieux et bronze doré posée sur une console :
— Je vous conseille de vous assurer que rien ne manque ! proposa Nicolas Fouquet, mais elle ne l’avait pas attendu pour procéder à l’inventaire.
Sûre d’être dûment protégée, elle se permit un éclat de rire en ouvrant une lettre sur laquelle son écriture – ou plutôt une excellente copie de son écriture – s’étalait :
— Je ne vous félicite pas ! dit-elle à Basile. Seule l’écriture donne illusion mais le style est loin du mien… et il n’y a pas une seule faute d’orthographe. Or je sais parfaitement que je ne cesse d’en faire ! A présent, j’exige le coffret de Mme de Ricous !
— Oh, pour celui-là, je ne vous le disputerai pas ! grogna l’abbé Basile, en allant chercher dans une armoire une boîte largement plus ordinaire. Il n’y rien d’intéressant dedans !
Isabelle faillit s’esclaffer mais se retint au prix d’un gros effort. En effet les lettres « anodines » qu’elle renfermait étaient en fait signées du mari d’Agathe mais aussi cryptées. C’étaient les seules qui fussent intéressantes pour un espion…
Avant de quitter l’hôtel de la rue de Jouy, Isabelle remercia chaleureusement Nicolas Fouquet de son intervention, s’en fut saluer Mme Fouquet mère occupée dans son « laboratoire » à piler des ingrédients mystérieux à l’odeur piquante dans un mortier de pierre, les manches relevées jusqu’aux coudes. Puis rejoignit sa voiture où Bastille avait déposé les coffrets. Ce faisant elle passa devant Basile à qui elle n’adressa ni un mot ni un regard… Il tenta alors une ultime approche :
— Madame la duchesse… commença-t-il.
Montant sur le marchepied, elle se détourna et laissa tomber :
— Je ne veux plus jamais vous voir ni vous entendre ! déclara-t-elle, glaciale. Nos relations s’achèvent ici !
Le soir même, Basile recevait du cardinal Mazarin, visiblement fort mécontent, l’ordre formel de ne plus importuner Mme de Châtillon de quelque façon que ce soit.