Dimanche 19 avril 1914, jour de Pâques
Encore à Hambourg
Mama a dit qu’il fallait trouver une église. C’est un problème, parce que Tato nous a avertis de ne pas quitter notre chambre, sauf en cas de besoin.
Heureusement, nous avons trouvé une église tout près de la pension. Elle est en pierres grises. Elle est si haute et son toit si pointu qu’on dirait qu’elle veut percer les nuages. Mama nous y a fait entrer. Les gens étaient assis sur de longs bancs. Je n’ai jamais vu des gens s’asseoir à l’église. C’est presque un péché. Je voulais ressortir, mais Mama nous a dit de rester debout, à l’arrière, même si le prêtre ne parlait pas notre langue. Soudain, tout le monde s’est levé, et il y a eu un grand bruit au-dessus de nos têtes. Baba est sortie de l’église en hurlant. Mama l’a suivie. Je suis restée plantée là, trop effrayée pour pouvoir bouger. Mykola me serrait la main et ne bougeait pas, lui non plus. Je me suis alors rendu compte que le grand bruit était en fait agréable à entendre. C’était un genre d’instrument de musique. Les gens devant nous se sont mis à chanter.
Je me demande ce que ces gens font de spécial pour fêter Pâques. Dans l’église, personne n’avait de panier de Pâques, et je n’ai pas vu un seul pysanka. Comment peut-on célébrer Pâques sans œufs décorés?
Quand nous sommes rentrés à la pension, Baba a dit que cette église était la maison du diable. Les gens ne semblaient rien connaître de la Pâque, et seules les voix humaines sont censées faire de la musique pour Dieu. Pour ce qui est du diable, comment Baba le saurait-elle? Quant à la Pâque, ils la célèbrent peut-être en jouant de la musique sur un instrument, à l’église. J’ai trouvé cette musique très belle. D’ailleurs, chez nous à l’église, la femme de Lysiak chante tellement faux que je suis prête à parier que Dieu se bouche les oreilles dès qu’elle se met à chanter.
Je me sens triste de ne pas être à Horoshova pour Pâques. Je me demande laquelle des filles a apporté le plus joli panier. J’espère que c’est Halyna.
À la pension, Baba a sorti ce qu’il nous restait de nourriture, mais elle avait aussi une surprise pour nous.
Elle nous a donné chacun un krashanka, à Mykola et à moi! Je me demande quand elle a bien pu les faire bouillir et les teindre. Elle doit l’avoir fait avant notre départ. Mon œuf était rouge, et celui de Mykola, jaune. Au cas où tu ne le saurais pas, cher journal, ce n’est pas bien compliqué à faire, des krashanky. Il s’agit simplement de teindre un œuf dur, pour le décorer. Mais un pysanka, c’est une tout autre histoire. C’est difficile, et ma Baba fait les plus beaux pysanky de tout Horoshova. Les pysanky sont des œufs crus, qui ne sont pas destinés à être mangés, mais plutôt à être donnés aux amis et à la famille, en guise de porte-bonheur. Ils sont décorés de jolis dessins de toutes les couleurs. C’est la première année que Baba n’en a pas fait. Elle a dit qu’elle m’apprendrait à en faire quand je serais plus grande.
Il n’y a plus de poulet, et le pain est rassis, alors Baba a ouvert un pot de miel et en a mis une cuillerée sur chaque morceau de pain rassis. Tandis que nous mangions, une abeille est entrée par la fenêtre ouverte. Elle a bourdonné autour de nos têtes, puis s’est posée sur mon pain. Je n’ai pas peur des abeilles. Personne chez nous n’a peur des abeilles, car mon grand-père était apiculteur.
Je me rappelle les bras forts de Dido qui m’enserraient la taille quand j’avais l’âge de Mykola. Dido sentait la fumée et le miel. Il laissait les abeilles marcher sur lui. Il se faisait piquer seulement quand elles restaient prises dans le duvet de ses bras. Je suis triste en pensant que je vais traverser l’océan et laisser Dido derrière moi, enterré à Horoshova. Au moins, Volodymyr n’est pas tout seul. Mama dit que leurs âmes vont nous suivre au Canada. J’espère qu’elle dit vrai.
Lundi 20 avril 1914
Notre navire est enfin arrivé!
J’ai peur. Je ne veux pas m’en aller. Tous les passagers font la queue avec leurs paquets. Les matelots chargent les bagages et font monter environ six personnes à la fois dans un petit bateau qui les emmène jusqu’au grand bateau. Je ne suis jamais montée en bateau. Oy!
Jeudi 23 avril 1914
Ça fait quelques jours que je n’ai pas écrit parce que le contenu de mon estomac n’arrêtait pas de se répandre partout. Je me sens un petit peu mieux aujourd’hui. Tato nous a prévenus qu’il nous faudrait quelques jours pour nous habituer à la mer.
En ce moment, je suis assise dans un compartiment en bois qui est si petit que je me frappe la tête au plafond quand je me lève. C’est là-dedans que nous dormons, Mykola, Mama, Baba et moi! Il y a deux couchettes en haut et deux en bas. Je dors dans une des couchettes du haut, et Mykola veut dormir dans l’autre, mais Mama ne veut pas. Baba a peur de dormir dans une couchette du haut, alors elle reste vide. Mykola dort avec Mama dans une des couchettes du bas, et Baba dort dans celle qui est sous la mienne.
Notre bateau a l’air splendide de l’extérieur, mais il est affreux à l’intérieur. Ça sent comme dans les cabinets extérieurs. Nous sommes tout au fond du bateau. Quelqu’un m’a dit que, lors du voyage précédent, on avait gardé des vaches ici, et je n’ai pas de mal à le croire.
Les compartiments de bois sont empilés les uns sur les autres, alors toute la nuit je suis obligée d’écouter les grognements, les ronflements, les pets et les rots de tous les gens qui sont au-dessus de moi.
La première nuit, j’ai sorti la tête de mon compartiment pour respirer un peu d’air frais. Juste à ce moment-là, quelqu’un au-dessus de moi a eu mal au cœur. Et son tu-sais-quoi a atterri en plein dans mes cheveux. C’était horrible! Dieu merci, Mama s’est levée dans le noir et est allée chercher de l’eau de mer pour me laver. L’eau de mer ne sent pas particulièrement bon, mais comparée à tu-sais-quoi, c’est divin!
Dans une de ses lettres, Tato a raconté à Mama que le voyage en bateau serait affreux, et c’est pour cette raison que nous avons apporté du pain sec et de l’eau. Nous buvons notre eau à petites gorgées, pour ne pas être forcés de boire l’eau du bateau, qui n’est pas claire. Tato a dit que, quand il ne nous resterait plus d’eau, il faudrait faire bouillir celle du bateau avant de la boire et que, si ce n’était pas possible, Mama devrait mettre un petit peu de vodka dedans afin de la rendre plus saine à boire. Il nous a aussi dit de ne pas manger la nourriture du bateau. Nous n’en avons aucune envie, car elle sent très mauvais.
Tous les passagers de l’entrepont ont reçu une gamelle, un couteau et une fourchette. Deux ou trois fois par jour, on annonce que le repas est prêt. Les gens font alors la queue pour avoir une louche de ce machin dans leur gamelle. Il n’y a pas de tables, alors les gens retournent dans leurs couchettes avec leurs gamelles et les font tenir tant bien que mal sur leurs genoux. Quand ils ont terminé, ils sont censés laver leurs affaires, mais tout ce qu’il y a pour faire la vaisselle, c’est de l’eau de mer. Nous n’avons pas vraiment faim parce que la mer est très houleuse. En plus, ça sent mauvais ici, au fond, et ça vous coupe l’appétit. J’ai constaté qu’un petit morceau de babka sec trempé dans de l’eau arrivait parfois à tenir dans mon estomac. Une petite cuillerée de miel aussi.