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Au dîner, Mary a remarqué ce que j’avais à manger et a dit que c’était bien que je n’aie pas apporté un sandwich à l’ail, comme elle l’avait fait lors de son premier jour d’école. Je lui ai raconté que Stefan avait pris mon sandwich à l’oignon et le lait sur. Elle a dit qu’il devait vraiment être un bon ami. Stefan, un bon ami? C’est difficile à croire, mais c’était très gentil de sa part, d’avoir fait ça pour moi.

Plus tard

J’aimerais bien avoir un ruban dans mes cheveux, comme les autres filles.

J’ai oublié de te dire que c’est seulement le matin que nous faisons la classe en ukrainien. Ce n’est pas le français que nous apprenons l’après-midi, mais l’anglais, et c’est Mlle Boyko qui nous enseigne cette matière-là aussi. L’alphabet anglais est complètement différent du nôtre, mais au moins, certains sons ne changent pas.

Encore plus tard, à la table de la cuisine

L’homme qui nous a crié des insultes habite plus loin, dans notre rue. Aujourd’hui, en revenant de l’école, j’étais à une dizaine de pas derrière lui et je l’ai vu ouvrir la porte de son logement, au rez-de-chaussée. Je suis bien contente qu’il ne m’ait pas vue. Il va falloir que je traverse la rue pour passer devant chez lui. Je ne voudrais pas …

Désolée, cher journal. Baba avait besoin d’aide pour le souper.

Mama vient juste de rentrer, et Tato va bientôt arriver, alors il fallait que je pèle les pommes de terre et que je hache les oignons, puis que j’emmène Mykola jouer dehors. Stefan était déjà là. Il a dit que les gens qui habitaient dans notre logement avant nous ne le laissaient pas monter sur le toit, mais qu’il avait toujours voulu y aller.

Nous y sommes montés ensemble. Pendant tout le temps que nous avons été là, je n’ai pas lâché la main de Mykola; je ne voulais surtout pas qu’il tombe en bas. Mais c’était intéressant, là-haut. En regardant vers le nord, je pouvais voir la montagne et un clocher surmonté d’une croix. Vers le sud, je voyais le port, et les bateaux qui arrivaient. En plissant les yeux, je pouvais voir de l’autre côté du fleuve Saint-Laurent. On a aussi une bonne vue des trains, des tramways et des gens qui marchent dans la rue. Derrière notre maison, on voit tous ces cabinets sales et puants. Beurk!

C’est plus amusant de regarder au loin. Il faisait un petit peu froid, alors nous ne sommes pas restés très longtemps. J’ai bien averti Mykola qu’il ne pouvait pas monter là tout seul.

Mama nous appelle. C’est l’heure du souper, alors je dois y aller.

Le soir, dans mon lit

Quelques points au sujet desquels je dois réfléchir :

– Stefan n’est pas si méchant que ça. Est-ce qu’il a eu des ennuis à son école, à cause de mon sandwich?

– Nous devrions faire sécher la lessive sur le toit. Il ne faut pas que j’oublie d’en parler à Mama, demain matin.

– Pourquoi nos voisins ne s’occupent-ils pas mieux de leurs cabinets?

Je n’ai pas encore eu une seule minute pour travailler à mon trousseau. Mama dit que nous trouverons le temps quand nous serons mieux installés.

Mardi 12 mai 1914, après l’école

Mary habite dans la rue Centre, à deux rues de chez nous, et juste à côté de l’école. Elle dit que d’autres filles de la classe habitent près de chez elle.

Elle m’a prêté des fiches aide-mémoire qu’elle avait fabriquées quand elle apprenait l’alphabet anglais. Elle est au Canada depuis seulement huit mois, mais quand elle parle anglais, on croirait entendre notre institutrice. J’ai essayé les fiches avec Mykola, et il trouve que c’est un jeu très amusant. Il mémorise les lettres aussi bien que moi. Je crois qu’il est très intelligent pour ses cinq ans.

Plus tard

À l’école, nous avons appris qu’en anglais, on doit mettre « Mr. » devant un nom d’homme et « Mrs. » devant un nom de femme mariée. En français, une voisine nous a dit que c’était « M. »et » Mme ».

Ça me plaît beaucoup!

Mercredi 13 mai 1914, dans mon lit

J’ai résolu le mystère du grand sac de toile de Stefan. Stefan vend des journaux avant d’aller à l’école, et le samedi aussi. Je l’ai appris parce qu’il pleuvait aujourd’hui et qu’il n’avait pas réussi à vendre tous ses journaux. Quand je l’ai croisé en m’en allant à l’école, il m’en a donné un pour que je m’en couvre la tête.

J’ai réussi à éviter les flaques d’eau, mais un cheval qui tirait un chariot m’a éclaboussée. L’homme m’a montré son poing et a crié après moi. Le journal de Stefan a protégé ma jupe et mon chemisier des éclaboussures, mais mes belles chaussettes et mes bottines étaient couvertes de boue. Mlle Boyko me les a fait enlever, puis elle a rempli mes bottines de papier journal afin de les empêcher de rétrécir en séchant. Pour la classe, elle m’a prêté une paire de chaussettes de laine qui me picotaient la peau. C’était très gênant! Il a fallu que je remette mes chaussettes et mes bottines sales pour rentrer à la maison; elles étaient toutes froides et humides.

Quand je suis arrivée chez nous, Baba m’a fait prendre un bain chaud, même si on était seulement mercredi. Elle a dit que mes bottines n’étaient pas complètement fichues. Il faut juste les laisser sécher avec du papier journal à l’intérieur, puis elle va me montrer comment enlever la boue et les cirer.

Changement de sujet : Mama n’est pas gouvernante chez Mme Haggarty; elle travaille à la cuisine.

Jeudi 14 mai 1914, après l’école

Je ne veux plus jamais retourner à l’école.

Vendredi 15 mai 1914

Toute recroquevillée sur le plancher, avec mon oreiller

Mama a dit que je pouvais rester à la maison aujourd’hui. Je suis encore tellement bouleversée que j’ai du mal à tenir ma plume. Voici ce qui est arrivé.

Une fillette qui s’appelle Slava est toujours toute sale quand elle vient à l’école et elle ne parle pas un mot d’anglais. Mary dit que, parfois, elle arrive sans son dîner et que, lorsqu’elle apporte quelque chose à manger, c’est du hareng mariné ou du fromage puant, dans un sac graisseux. Mary me dit que la mère de Slava est morte, qu’elle n’a que son père pour s’occuper d’elle et qu’il ne sait pas comment élever une fille.

Hier, au dîner, les Canadiennes jouaient à un de leurs jeux de ronde, et Slava voulait jouer, elle aussi. Elles l’ont laissée s’asseoir au milieu du cercle qu’elles formaient.

Je ne comprenais pas les paroles de leur chanson, mais Mary les écoutait. Elle a dit que c’était à propos de Slava, que les filles comparaient à un petit animal sale. Quand elles ont fini leur chanson, l’une d’elles a pris une poignée de terre et l’a laissée tomber sur la tête de Slava. Les autres filles ont ri.

Au début, Slava a ri avec elles, mais elle a fini par se rendre compte de ce que les filles avaient fait. Ses yeux se sont écarquillés, puis se sont remplis de larmes. Mary s’est précipitée vers le groupe et a pris Slava par la main pour l’emmener avec elle.

Nous avons tout raconté à Mlle Boyko. Elle a calmé Slava et l’a nettoyée, mais elle nous a dit de ne pas en faire toute une histoire. Elle a ajouté que nous devrions nous entendre avec ces filles et que, parfois, cela signifiait se taire. Pourquoi ces filles sont-elles aussi méchantes? Est-ce qu’elles ne se rendent pas compte que Slava est sensible, tout comme elles? Par moments, je suis si furieuse que j’en pleurerais.