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Le fait qu’elle s’épilât complètement le sexe rendait sa nudité plus parfaite tout en lui donnant un attrait presque impubère.

Elle passa longuement sous la douche, se savonna partout, l’eau alternativement brûlante et glacée.

Se lava les cheveux.

Elle ne pouvait s’empêcher de penser à Schneider. À ses mains sur lui.

Lorsqu’elle descendit, Marina l’attendait dans la cuisine. Elle avait fait du café et des toasts. Elle dit tout de suite :

— Il y a un flic qui s’est fait tirer dessus cette nuit.

Cheroquee ressentit comme un coup au bas-ventre et frissonna.

— Non, pas ton type, lâcha Marina du bout des lèvres. Un inspecteur des Stupéfiants. La victime est chez toi, aux urgences, entre la vie et la mort.

— Comment tu as su ?

— Passé à la radio.

— Tu ne l’aimes pas, observa Cheroquee. Schneider, pourquoi tu ne l’aimes pas ?

Marina garda le silence. Il allait être cinq heures. La nuit était déjà tombée.

Beaucoup plus tard, Marina remarqua :

— Tom n’a toujours pas quitté son bureau. Il y passe des nuits entières. Parfois il y travaille et parfois pas. Des jours et des nuits entières.

Elle pensa : une femme peut toujours se battre contre une autre femme avec une chance raisonnable de l’emporter. Personne ne peut jamais se battre contre une morte. Les mots lui brûlaient les lèvres, mais elle continua à garder le silence. Tout en tenant sa chope de café à deux mains, Cheroquee sourit et demanda :

— Est-ce que ça te dérange si je dors encore cette nuit, ici ?

— Bien sûr que non, sourit Marina en retour.

— C’est moi qui te fais rire ? demanda Cheroquee.

— Non, mentit Marina.

La crinière en bataille et la bouche alanguie, la figure encore lourde et gonflée de sommeil, Cheroquee donnait l’impression de sortir du lit après avoir passé la journée à baiser.

Ils avaient commencé par aller voir Novak à la station-service. Celui-ci leur avait offert un Johnny Walker dans des verres en Pyrex. En principe, c’était dans la règle : en service un flic ne boit pas, mais ni Schneider ni Charlie n’en tenaient compte. Personne ne les avait vus tourner ne serait-ce qu’éméchés, mais tous deux savaient qu’il fallait souvent faire mine de sympathiser avec l’ennemi et que l’alcool pouvait s’avérer, en quantité très modérée, un excellent agent de liaison. Schneider savait aussi qu’avant d’ouvrir le feu, il était bon de laisser progresser la cible en terrain découvert. Schneider laissa Novak pousser ses réflexions. Après tout, on était le 1er janvier. Un jour de fête en quelque sorte. Novak était brusquement allé dans le cagibi de la réserve qui lui servait de chambre. On l’avait entendu fourrager un instant. Il était revenu en brandissant un vieux Match. Il s’adressa à Schneider :

— Quand je vous ai vu, au Central, je me suis dit que votre tronche me disait quelque chose. En plus, un flic avec un prénom de gonzesse. En rentrant, j’ai cherché dans mes archives. Et j’ai trouvé.

En même temps, il feuilletait le magazine avec fébrilité et triompha subitement :

— Tenez. Regardez.

Schneider n’avait pas besoin de regarder. L’article relatait avec plus ou moins d’objectivité une opération qui s’était déroulée en mai 1961 dans le massif de l’Ouarsenis et avait permis le quasi-anéantissement d’une katiba. Sans doute parce qu’il était relativement photogénique avec ses traits émaciés, ses cheveux courts et ses yeux dissimulés derrière des Ray-Ban de pilote, le très jeune lieutenant Claude Schneider figurait pleine page, sur fond de talweg, de half-tracks et d’hélicoptères. Il avait la bouche amère, une expression crispée et l’air parfaitement furieux, poings gantés de noir aux hanches.

Les photographes de la Propagandastaffel raffolaient de ce genre de clichés, propres à faire la première des magazines et à redorer l’image de marque d’une armée qui en avait bien besoin en métropole.

La veste de combat ouverte à même la peau, Schneider portait un ceinturon US avec un .45 automatique dans un étui de tir rapide. Le même qu’il avait encore à la ceinture. Trois jours après la photo, au cours d’une banale opération de ratissage plus au sud, il était tombé sous le feu d’un fusil-mitrailleur embusqué. La plaisanterie lui avait valu quatre mois d’hôpital à Alger. À quelques centimètres près, la rafale lui sectionnait la moelle épinière.

À vingt-deux ans, le très jeune lieutenant Schneider était promis à la petite chaise.

— C’est vous, ça ? fit Catala, penché par-dessus l’épaule. Il lui arracha le magazine des doigts, s’étonna : Putain, une célébrité. Citation à l’ordre de l’armée, Légion d’honneur. Vous aviez quel âge, là-dessus ?

— Laissez tomber, Charles, murmura Schneider d’une voix blanche en lui reprenant Match des mains. Il le rendit à Novak. Il lui dit dans les yeux :

— Oubliez, Novak. Les vivants, comme les morts, ont droit à l’oubli.

C’était le même droit et Schneider réclamait la grâce d’être traité comme les autres.

— Non, dit Novak d’un ton sans réplique. Faut jamais rien oublier. Jamais. Ce truc, c’est plus à vous qu’à moi.

D’un geste résolu, il remit le magazine à Schneider. Celui-ci remercia, comme à son habitude, d’une brève inclinaison du torse, roula le journal et le glissa dans l’une de ses vastes poches de veste, dont il sortit plusieurs photos de Francky.

— C’est lui ?

Novak examina chaque cliché l’un après l’autre avec minutie, puis les rendit.

— Affirmatif, mon lieutenant.

— Vous seriez disposé à en témoigner par procès-verbal ?

— Affirmatif, mon lieutenant.

Schneider sortit une convocation bleue qu’il remplit rapidement de son écriture sèche et précise et la remit.

— Demain matin, dix heures dans mon bureau, ça vous va ?

— Affirmatif, mon lieutenant.

Il ne restait plus aux deux policiers qu’à terminer leurs verres et à s’en aller. Au moment de sortir, Schneider s’entendit appeler par son grade. Novak levait le verre qu’il venait de remplir. Le geste pouvait passer pour un toast.

— Vous vous rappelez, mon lieutenant, les triquées qu’on leur a mises à ces enculés de bougnoules. Putain, qu’est-ce qu’on leur a mis ! Vous vous rappelez ? Tout ça, pour qu’ils reviennent maintenant nous faire chier chez nous. Vous vous rappelez ?

— Je me rappelle, oui, admit Schneider.

Il savait reconnaître la haine lorsqu’il la rencontrait.

La porte s’était refermée. En allant à la voiture, Schneider dit à son jeune collègue :

— Je compte sur vous, Charles, pour que ce que vous venez d’apprendre demeure strictement confidentiel.

Durant tout le trajet qui les mena ensuite jusqu’au dernier domicile connu de Frankie, Charles Catala demeura sans fumer, muré derrière son volant dans un silence opaque.

Dans l’étroit faisceau lumineux de sa torche-crayon, Schneider vit un portail rouillé à demi entrouvert, une courte allée en ciment puis quelques marches menant à une porte aux carreaux de verre dépoli. Il balaya machinalement le jardinet étroit devant la maison. Un vieux bidon vide de deux cents litres avait servi de barbecue en des temps immémoriaux. Une carcasse de tricycle décharné gisait sur le flanc. Schneider dégagea la patte qui maintenait son automatique à l’étui, assura la prise de la crosse dans sa paume, actionna la pédale de sécurité. Check. Autant de gestes habituels, qui tenaient presque du réflexe. Derrière lui, il savait que Charles Catala se tenait en couverture, le torse effacé et le .357 dans le poing le long de la cuisse.