Il se trouvait sur la deuxième marche lorsque deux événements survinrent, qui le prirent au dépourvu. Une violente lumière blanche et crue illumina soudain la scène, tandis qu’une voix de femme, forte et cassée, retentit :
— C’est toi, Francky ?
— Non, fit machinalement Schneider, la main devant les yeux.
La lumière s’éteignit, il y eut le claquement sec d’une gâche électrique.
— Non, c’est pas Francky, répéta Schneider machinalement.
Encore ébloui, il passa la porte. Derrière lui, Catala changeait d’axe, passant de droite à gauche pour continuer à le couvrir. Schneider s’avança, les mains vides, bras le long du corps. Il se trouvait dans une longue cuisine mal éclairée. Il y faisait froid. Une suspension en porcelaine pendait au milieu de la table. Dans sa lumière, il y avait le visage d’une femme aux yeux aveugles et à laquelle on ne pouvait donner d’âge. Elle hocha lentement le front.
— Je me disais aussi. Si c’était mon Francky, je l’aurais reconnu.
Elle releva la tête. Schneider se demanda si elle y voyait ou pas.
— C’est comme ça, une mère, ça reconnaît quand c’est son fils qui rentre.
— Pas toujours, murmura Schneider.
Il avait perdu la main avec Novak et son magazine tiré du fin fond de l’enfer. Il était en train de la perdre de nouveau avec la femme. Un directeur d’enquête dirige l’enquête sans se laisser embarquer de droite et de gauche. Il est là pour faire son boulot, tout comme un baliseur de plage est là pour faire le sien, malgré les obus qui pleuvent à droite et à gauche. Il sortit sa carte et annonça :
— Police judiciaire.
— Comme si je m’étais pas douté ! s’esclaffa la femme. Qui c’est qui peut venir en douce, dix minutes avant l’heure légale, avec une Maglite, à deux, à bien regarder partout avant d’y aller…
Elle fit un signe à Schneider :
— Asseyez-vous.
De la main, elle montra la cafetière sur le fourneau à Charles.
— Gosse, tu nous la ramènes. Y a des verres sur la paillasse.
— Gosse, remarqua Charles en maugréant. Gosse.
— Tu veux que je t’appelle comment ? Tu préfères que je te dise mademoiselle ?
Schneider sortit ses cigarettes. Elle en accepta une. Il donna du feu. Charles servit tout le monde, attira une chaise et s’assit à califourchon, les bras sur le dossier. À l’examen, Schneider jugea que la femme n’avait guère plus de la soixantaine. Elle avait la peau sombre et profondément ridée, les cheveux ramenés en un chignon sévère sur la nuque. Elle avait pu avoir été très belle, dans un passé pas si lointain que cela. Ses mains ne l’étaient pas. Ses doigts étaient comme des serres crochues et déformées. La femme surprit le regard de Schneider, remonta une manche de tricot sur quelques centimètres. Elle avait des attelles à chaque poignet et mouvait les épaules avec une extrême difficulté. Elle avait conservé pourtant dans le regard une étrange douceur évasive.
— Qu’est-ce qu’il a encore fait, mon Francky ?
Schneider avait besoin de reprendre l’avantage. Il coupa au plus court.
— Homicide volontaire.
— Encore, fit la femme d’un ton sans joie. Ça lui aura donc pas servi de leçon, la dernière fois ? Mon Francky avait tiré deux ans de préventive et il a toujours dit qu’il retournerait pas au trou. Jamais.
Elle dévisagea Schneider, avec presque de la haine :
— Vous ne savez pas ce que c’est, le trou. C’est vrai que vous, vous y êtes jamais allé. Vous vous contentez d’envoyer les autres.
Elle donnait l’impression qu’elle ne s’adressait qu’à lui, que le jeune flic à côté, avec ses yeux très bruns et ses boucles noires, sa large bouche au sourire facilement avenant, et son gros .357 chromé à la hanche, ne revêtait aucune espèce de réalité. Elle demanda, en tapotant sa cigarette. C’était le couvercle d’une vieille boîte de cirage qui servait de cendrier. Elle demanda avec appréhension, sans regarder quiconque :
— Homicide de qui, cette fois ?
— Un flic, dit Schneider.
— Mon Francky, tuer un flic.
— Un policier des Stupéfiants.
Elle réfléchit.
— Un flic des Stups, ça ne m’étonne pas. Depuis le temps, je lui avais dit de se tenir à carreau avec la came. Il m’avait promis qu’il y toucherait plus, même avec des pincettes. Vous savez, mon Francky, c’est un homme de parole. La tête près du bonnet, comme on dit, mais un homme de parole.
Un homme de parole qui avait touché à la came avec des pincettes qui tiraient des balles à pointe creuse.
— Tuer un flic, c’est la bascule à Charlot*, se dit-elle à mi-voix.
Schneider se borna à hocher la tête. Puis il demanda :
— Depuis combien de temps, vous n’avez pas vu Francky ?
La femme réfléchit un bon moment, paupières mi-closes.
— Quatre ans. Ça va faire quatre ans en février. Il m’avait dit qu’il allait rentrer chez vous, chez les flics. À l’époque, il avait fait des conneries quand il était mineur, mais il avait pas de casier. Les flics ont pas voulu de lui parce qu’il avait eu un œil esquinté à l’armée.
Elle garda le silence. Schneider écrasa sa cigarette dans le cendrier improvisé, en allumant une autre. La femme observa :
— Vous risquez pas d’aller loin, à pomper comme ça.
Schneider se borna à un rictus dans lequel entrait plus d’amertume que de dédain.
Personne n’avait touché à son verre de café.
— Il était seul, la dernière fois ?
— Seul avec une gosse qui devait avoir à peu près son âge. Sale comme un peigne et qui devait pas se laver le cul bien souvent. Le cul, je veux dire…
— Je vois ce que vous voulez dire, coupa Schneider. Toxe ?
— Raide défoncée, se rappela la femme. Elle arrêtait pas de se gratter le dos de la main. Elle avait des mitaines et la peau en sang. J’ai jamais eu l’impression qu’il y avait quelque chose entre eux. (À la réflexion, elle ajouta.) Je suis sûre que mon Francky a jamais connu le renard. (Elle était formelle.) Une mère sent ce genre de truc.
— Plus de nouvelles ?
— De temps en temps, je reçois un mandat. Jamais un mot derrière ou quoi que ce soit.
— Un mandat de Francky ?
— Qui vous voulez que ce soit qui m’envoie des sous ? Le pape ?
— Vous les avez gardés ?
— Oui. Gosse, la boîte en fer sur le vaisselier.
Charles Catala se leva avec une sorte de résignation, teintée d’agacement. Il remit la boîte à Schneider.
— Saisie et placée sous scellés pour les nécessités de l’enquête, décida le policier après en avoir brièvement inventorié le contenu. Vous savez où est Francky, en ce moment ?
— Non.
— Dernier employeur connu ?
— Aucune idée. Tout ce que je sais, c’est que la dernière fois qu’il est venu, mon Francky m’a dit qu’il travaillait chez un pépiniériste. Il s’occupait de l’entretien des parcs et jardins à la ville, quand ils manquaient de personnel. Mon Francky, avec les arbres, il avait de l’or dans les doigts. Il vous aurait fait pousser du mimosa en plein milieu de la banquise.
Schneider avait tenu un dernier briefing dans son bureau. Il était tard et tout le monde en avait assez. Il y avait là son staff au grand complet. Dumont avait l’air d’un professeur d’histoire-géographie chahuté. Il l’avait été. Décharné, le regard naturellement vitreux, le grand Müller avait l’air d’un sergent récemment démobilisé de la Waffen SS. Il ne l’avait jamais été. Il y avait aussi un bandit corse aux étranges yeux d’un vert jade et fixe, bâti sur le type d’un parpaing de vingt, dont il avait la rugosité et l’absence totale d’humour. Nello avait cependant une voix de stentor et un registre étendu qui allait sans difficulté de l’opérette la plus gracieuse et légère aux pires chansons de corps de garde. Il y avait enfin Courapied, dit Court à Genoux, l’as des filoches en djellaba, à l’inquiétant mutisme.