Charles Catala se tenait quant à lui dos tourné, face à la fenêtre où pendaient encore les effets de Meunier, à présent raides et comme cassants. Il scrutait l’obscurité comme si celle-ci pouvait lui apporter la moindre réponse aux questions qu’il ne se posait pas.
Dumont et Courapied avaient parcouru la ville toute la journée, chacun de son côté. Ils avaient fait les camés et les putes, les fourgues et les clients. Ils avaient fait les rares troquets ouverts. Chacun avait conclu que le soi-disant Bugsy avait comme disparu de la surface de la terre, dès l’instant qu’il avait soulagé son ampoule rectale de la bonbonne qu’elle contenait, dans les chiottes de Dagmar. Nello et Dumont avaient tiré la femme du lit qu’elle occupait à plusieurs et l’avaient prise en sandwich au central. Elle avait failli manger des baffes, mais le seul truc qu’elle avait répété ad libitum, c’est que Bugsy était bien venu et reparti, selon ses propres termes « comme un pet sur une toile cirée ». Et qu’après, Meunier était passé à son tour et qu’elle l’avait vu repartir brusquement et disparaître dans la pluie en direction des Stups.
Elle n’avait fait aucune difficulté pour reconnaître Francky sur photo. Le jeune homme avait bien disparu un bon bout de temps, mais elle l’avait revu plusieurs fois en ville. Il chevauchait une Harley Davidson qui semblait flambant neuve. Sans mesurer la portée de ses déclarations, Dagmar avait ajouté qu’elle savait même d’où provenait la machine. Bubu Wittgenstein l’avait achetée aux États-Unis. L’engin était dans un état pitoyable lorsqu’il l’avait réceptionné, sorti de container, et Bubu l’avait refait petit à petit, tout en pièces neuves d’importation. Francky et Bubu étaient cousins du côté de la mère, Francky rendait souvent service à la casse, quoi de plus normal que l’autre lui vendît la Harley.
Dagmar s’était même souvenue qu’elle avait vu Francky passer un soir rue de la Liberté. Il avançait au ralenti, cherchant sans doute une place où stationner. Il n’était pas seul, il avait un passager derrière. Un motard du même acabit. Pour Dagmar, Francky figurait tout au plus dans la catégorie des poids welter.
Le dernier clou du cercueil. Pourquoi le type avait agi, Schneider s’en foutait. Il avait consulté sa montre. Il allait être minuit. Schneider en avait conclu qu’ils avaient le tueur, et qu’il fallait à présent le loger et le serrer. La chasse et ses éventuelles péripéties qui pouvaient revêtir un tour inattendu, pathétique et cruel, ou parfois simplement loufoque, Schneider la considérait comme la phase la moins compliquée, la moins intéressante, du jeu. Un criminel identifié n’est plus qu’un homme en sursis, un homme comme un autre, en somme, et promis comme chacun à une fin proche. Ensuite suivraient les auditions, les aveux, le moment des causes et des raisons, des attendus et des considérants, des pourquoi et des parce que, aussi épuisants qu’inextricables. La dimension humaine, que Schneider redoutait par-dessus tout mais à laquelle il savait ne pouvoir échapper. Il avait donc consulté sa montre et sifflé la fin de mi-temps. Il avait proposé à Charlie Catala de le ramener chez lui au passage, mais le jeune homme avait refusé de la tête sans même se retourner.
Schneider avait verrouillé la porte du bureau derrière lui. Se guidant à la faible clarté des lampes de sécurité, il parcourut les couloirs silencieux, descendit au sous-sol. Au passage, il effectua un contrôle de geôles routinier. Elles sentaient la poussière, le confinement et le crésyl. À elles seules, elles avaient l’odeur du désespoir et du malheur, provoqué aussi bien que subi. Schneider avait entrebâillé la porte du local des gardes-détenus. Le fonctionnaire de service dormait tout son saoul, la tête entre les bras sur la table. Schneider avait refermé sans bruit : les cellules étaient vides, ainsi que les deux locaux de dégrisement.
En tant que patron du groupe criminel, on avait fourni un passe général à Schneider, qui pouvait ainsi accéder à tous les locaux, sauf naturellement ceux des étages de la DST et des RG, dont les portes en verre blindé comportaient des serrures contrôlées par digicode.
Dans une autre vie, Schneider avait appris à se mouvoir sans bruit. Dans la pénombre, lui revinrent l’odeur âcre et puissante des lentisques, ainsi que le bruit caractéristique que provoque une balle qui vous a frôlé de près. Elle ne chante ni ne chuinte, c’est comme un bref coup de fouet très sec. Seule vous touche celle qu’on n’entend pas.
Tout hôtel de police comporte une grosse chaudière, nécessaire au chauffage aussi bien qu’occasionnellement à la destruction, licite ou illicite, de came, d’objets ou de documents qui n’avaient pas lieu d’être, à quelque titre que ce soit. Lorsque Schneider pénétra dans la chaufferie, le brûleur grondait. Une main devant la figure, il entrouvrit la trappe de visite, jeta le magazine à l’intérieur et referma sans tarder.
Puis il recula d’un pas. À travers le verre épais du hublot de contrôle, la chaleur était soutenable, mais cependant, elle brûlait la figure. Schneider alluma une cigarette, les paupières serrées. Les quelques secondes durant lesquelles le papier s’enflamma, se consuma et s’entortilla en courtes flammèches multicolores avant de disparaître, aspiré par le conduit, il demeura immobile à fumer dans le vrombissement assourdi de la chaudière.
Schneider savait que la crémation ne suffisait pas à réduire le passé à l’oubli.
Rien ne suffisait à y parvenir tout à fait.
Un serrement de cœur lui rappela le visage de sa mère. Une belle femme au visage carré, la bouche moqueuse et le regard clair. Une femme aisément désirable par tout homme normalement constitué. D’autres flammes l’avaient fait taire à jamais. Fin 1944, elle avait refermé son piano et cessé de chanter pour toujours. Schneider avait contemplé une dernière fois les flammes puissantes de la tuyère et il était sorti en silence, en verrouillant derrière lui.
Comme de coutume, il avait effectué un contrôle en gare SNCF. Il y avait souvent des clochards qui venaient y dormir. Il y en avait de plus en plus. Sur instructions du commissaire central Jean-Jacques Alvarez, sous la pression du maire et à la demande expresse des commerçants locaux, les flics de la BAC et les équipages de police secours leur menaient une guerre sourde, acharnée et impitoyable. Les types étaient embarqués manu militari avec ou sans leurs maigres hardes, parfois tabassés et jetés à une quinzaine de kilomètres de la ville, été comme hiver, qu’il neige, qu’il vente ou qu’il gèle à glace. Il était tenu une comptabilité précise de chacune de ces opérations de nettoyage, qui étaient visées et contresignées chaque matin par les services de la police générale. Cette nuit-là, le hall était presque vide. Schneider braqua le mince faisceau de sa torche sur chacun des visages. Pas de Bugsy, pas de Francky. Leur présence était moins que probable, mais Schneider savait qu’un homme en cavale pouvait révéler à chaque instant d’insoupçonnées capacités d’invention.
Personne que connût le chef du groupe criminel. Des pauvres types et quelques femmes en partance pour nulle part et qui s’évanouissaient avec le jour. Quelqu’un ronflait avec solennité quelque part. Schneider demeura quelques secondes immobile, incertain. Puis il s’approcha d’une cabine, pianota un numéro de mémoire.