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Le correspondant décrocha en une fraction de seconde.

— Faut qu’on se voie, dit Schneider dans sa paume.

— Maintenant ?

— Maintenant.

— Négociable ou pas négociable ?

— Pas négociable.

Schneider avait raccroché. Le type quelque part ne ronflait plus. Dans le hall glacé et sombre, régnait à présent un vaste silence de cathédrale.

Les coudes sur le maroquin de son bureau, Monsieur Tom tripotait la photo entre ses doigts épais, comme il l’eût fait d’une carte pourrie dans une donne qui ne l’était pas moins. Le genre de carte décisive qu’on hésite jusqu’au dernier moment à jeter sur la table. Vautré dans le fauteuil en face de lui, jambes étendues et chevilles croisées, Schneider fumait tout en ne le quittant pas des yeux. Son attitude suggérait soit la lassitude, soit la plus extrême décontraction, mais la dureté de son expression la démentait. Schneider était en chasse et scrutait sa proie. À un moment ou à un autre, Monsieur Tom finirait par s’avancer en terrain découvert et c’en serait fini de lui. Ce fut lui qui bougea le premier :

— Tu es sûr que c’est Francky ?

— Sûr que quoi ?

— Sûr que c’est lui qui a artillé ton flic ?

— Meunier n’était pas mon flic. Il était principal aux Stups.

Monsieur Tom ne quittait pas la photo des yeux.

— Tu as un témoin ?

— J’ai un témoin.

— Fiable ?

— Aucun témoin n’est jamais fiable à cent pour cent, remarqua Schneider d’un ton de reproche.

— Je peux savoir l’identité de ton témoin ?

— Non, dit Schneider d’un ton sans réplique.

Avant de se reconvertir dans les affaires, Tom avait été un redoutable avocat d’assises. Schneider avait compris que, dans son esprit agile et retors, l’homme avait déjà entrepris d’organiser la défense de Francky et espérait acquérir tout de suite une case d’avance. Tom n’avait pas son pareil pour démolir un témoin et mettre en pièces ses déclarations. Avec un bavard de cette trempe, le jeune homme avait une chance raisonnable d’échapper à la peine capitale. Tom pouvait lui obtenir trente ans, avec une peine de sûreté incompressible de quinze ans. Mais avec ou sans, Francky pouvait tout aussi bien ramasser la mort. Sans regarder, comme absorbé par le jeu qu’il avait en main, Tom demanda :

— Tu as d’autres éléments à charge ?

— Oui, reconnut Schneider.

— Je ne te demanderai pas lesquels.

— Tu me les demanderais, je ne te le dirais pas.

— Évidemment.

Il releva les yeux :

— Je ne vois pas Francky en tueur de flics. Les poings, le couteau, la serpette oui. Quand il a bousillé ces mecs, il a été reconnu qu’il se trouvait en état de légitime défense. Il était réellement en état de légitime défense. Ils l’avaient attaqué à trois contre un, sur un parking en sortie de boîte, pour une histoire de filles qu’on n’a jamais bien éclaircie.

— Laissé libre à l’audience, remarqua Schneider d’un ton glacial. (Il alluma une cigarette à la précédente.) Laissé libre après avoir tiré deux ans de préventive. Deux ans sans voir le jour.

— Fais pas chier, Schneider. C’est pas nous qui faisons les lois. Nous, on est juste là pour les faire appliquer.

Les traits de Monsieur Tom s’étaient subitement durcis. Sous le bronzage parfaitement artificiel et l’amabilité de façade, on pouvait distinguer parfois ce que Rilke appelait « les restes d’une colère ancienne ». Monsieur Tom lui aussi avait droppé le djebel. Lui aussi, il avait connu la faim, le froid, la soif et l’âcre odeur du sang, et plus terrible et inoubliable encore, celle de la tripaille et des charniers. Trapu et puissant, il était encore très capable de tuer un homme à main nue.

— Je ne crois pas que tu sois toujours inscrit au barreau, observa Schneider d’un ton qui feignait la paresse.

Monsieur Tom se pencha sur le bureau, posa la photo devant lui. Articulant chaque mot avec une rage très mal contenue, il dit au policier :

— Francky va tomber, je te fais confiance pour ça. Toi ou l’un de tes pareils. Ce que je veux, tu m’entends : ce que je veux, c’est être tenu au courant. Ce que je veux, c’est qu’il soit défendu et pas par un grouillot de seconde zone. Je m’en fous, ce que ça va coûter.

— Joli numéro, apprécia Schneider. C’est tout ?

— C’est tout.

Il était temps de pousser l’avantage, puisque Tom s’était découvert. Un homme en colère et qui a retourné ses cartes est comme un avion qui montre le ventre aux canons d’un autre chasseur. Pas foutu, mais en grand danger. Schneider haussa les épaules.

— Me fais pas perdre mon temps, Tom. Dis-moi juste où il est.

— Francky ?

— Dis-moi où on peut le trouver. Avec moi, il a une chance. Depuis cette nuit, il a une fiche de recherche au cul : individu dangereux, susceptible d’être armé. S’il tombe sur une ronde, sur un barrage de flics ou de pandores, ils commenceront par tirer et ensuite ils feront les sommations d’usage. Tu sais comment ça se passe, Tom. Dis-moi où il est.

— J’en sais rien. Je te jure que je n’en sais rien.

— Ne jure pas, Tom. Jurer ne va pas à un homme comme toi. Dernier domicile connu ?

— Il y a quatre ou cinq ans, il a travaillé ici quelques mois. Il s’occupait des jardins et de la pinède. Il voulait faire une école d’horticulture. Il voulait être poulet. Il voulait la lune et les étoiles. Il habitait le bungalow au fond du parc. Ensuite, pour qu’il ait quelque chose de stable, je l’ai fait entrer aux espaces verts de la ville. Ces enculés n’ont rien à me refuser. Un matin, il est parti et personne ne l’a plus revu. J’ai appris par la suite qu’il avait quitté la ville.

Tom remua doucement les épaules, avec une expression désemparée :

— Il s’était tiré. Il n’était même pas venu récupérer son chèque de fin de mois. Disparu.

— Moto ?

— Oui, il avait une vieille bécane genre Terrot. Il n’arrêtait pas de la bricoler, mais elle le lui rendait mal. Cette salope tombait en panne pour un oui pour un non. Il passait plus de temps à la bichonner qu’à la monter. On peut en dire autant de bien des femmes.

— Quoi d’autre ? demanda sèchement Schneider de son ton de flic.

— Rien d’autre. Tu es allé voir la mère ?

— Affirmatif.

— Elle aussi travaillait à la ville. Elle était femme de ménage, jusqu’au jour où elle n’a plus pu travailler. Arthrite rhumatoïde déformante. Il paraît que ceux qui en souffrent endurent le martyre. Elle survit d’une maigre pension d’invalidité.

— Et de mandats postaux, qui lui sont envoyés régulièrement chaque cinq du mois. Des mandats qui n’ont jamais cessé, même les cinq dernières années, même depuis que Francky a soi-disant disparu. Mes types vont dépouiller tous les talons de mandats, on va trouver les bureaux de poste d’où ils sont émis. On mettra des planques en place. Rien qu’une question de jours avant qu’il ne tombe.

— Tu as mis une surveillance sur la mère ?

— Pas la peine, déclara Schneider en se levant lentement. Avec ce que Francky a sur le dos, jamais il ne reviendrait chez elle, pas même pour prendre une fringue ou quoi que ce soit. Il l’aime trop pour risquer de la mouiller.