— Et c’est ce Francky-là, qui a tiré sur un flic.
— Oui, c’est le même qui a tiré cinq fois : une balle dans la main gauche, deux dans le torse et deux dans les couilles.
— Mauvais tireur, mauvais groupement.
— Oui, reconnut Schneider.
À la distance d’où Francky avait tiré, Schneider aurait mis deux balles dans la tête de la cible, deux balles coup sur coup, la seconde pour assurer. La marque de toutes les unités commando au monde. Il ajouta :
— Le type tire des projectiles de calibre .45 ACP, avec des balles à tête creuse.
Ce genre de balle laisse un orifice d’entrée de la taille d’une pièce d’un franc et une portée de rats adultes pourrait passer par l’orifice de sortie. Schneider écrasa sa cigarette.
— Si tu as des nouvelles…
— Va te faire foutre, grinça Monsieur Tom.
De son pas souple et silencieux, faisant seulement le V de la victoire avec deux doigts de la main droite en guise d’au revoir, Schneider marcha avec nonchalance à la porte capitonnée. Au moment où il sortait du bureau, l’autre le rappela. Schneider se retourna sur un pied, dans l’espoir que Monsieur Tom ait eu un brusque remords de conscience, ou que quelque chose lui fût subitement revenu à la mémoire, concernant ce qui les occupait. Tom se borna à déclarer, d’une voix sourde et égale, avec une férocité qu’il ne songeait nullement à masquer :
— Dans les années 40, la baraque a été réquisitionnée. Elle servait de boxon aux officiers allemands de passage. En 44, elle a servi de claque aux officiers alliés de passage. Ainsi vont toutes choses. Ta pouffe est au deuxième, dans la chambre bleue, face à l’escalier. Tu ferais mieux de monter vider l’abcès, l’abcès ou autre chose, avant que ça finisse par vous monter à la tête à tous les deux.
Schneider était monté marche par marche, dans le plus parfait silence. Spontanément, il avait adopté la méthode pour se déplacer, adaptée au saute-dessus*, sauf qu’il n’avait pas la main sur la crosse de son pistolet et qu’il avait emprunté le milieu de l’escalier au lieu de progresser plaqué de l’épaule le long des murs. Il ne se sentait pas en milieu hostile, mais pas rassuré pour autant. Il était resté plusieurs secondes planté sur le palier, l’oreille tendue. Le silence non plus n’est pas toujours de nature rassurante.
Ta pouffe est au deuxième, dans la chambre bleue, face à l’escalier.
La femme n’était pas sa pouffe, simplement comme une douleur lancinante sous les côtes. À l’endroit où il avait déjà été blessé grièvement une fois.
Il avait seulement effleuré le battant.
Il avait eu l’impression d’effleurer seulement le battant.
Aussitôt, il avait entendu sa voix rauque et directe, une voix reconnaissable entre toutes et qu’il avait l’impression d’avoir toujours entendue, de toute éternité. Elle disait d’entrer. Il était entré. Il y avait une petite lampe allumée sur le chevet, une lampe en porcelaine qui ne donnait guère de lumière, mais chaude et tendre. Une lampe de claque. Il n’avait d’abord aperçu qu’une frimousse, une grosse crinière embroussaillée et sa grande bouche qui riait. Puis, en une fraction de seconde, il avait vu la jeune femme nue, dressée sur un coude, lorsqu’elle avait brusquement rejeté la couette. Cheroquee dormait toujours nue. Elle disait :
— Venez, venez, venez… Venez…
En même temps, telle une gamine impatiente, elle tapait de la main sur le drap à côté d’elle, là où elle entendait qu’il vînt.
Alors, il était venu.
7
Pour la première fois depuis qu’il dirigeait le groupe criminel, soit depuis plus de sept ans, Schneider arriva au briefing quotidien avec cinq minutes de retard. Ses traits étaient plus creux et plus durs que de coutume, son regard dissimulé par les lunettes de soleil. Lorsqu’il le vit paraître, Charles Catala ne put s’empêcher de s’étonner à voix haute :
— Merde, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez pris une porte ?
— Bouclez-la, Charles, grinça Schneider au passage.
Il retira ses Ray-Ban de pilote, contourna le bureau et se laissa tomber dans son fauteuil. Les paupières serrées à cause de la lumière, il se passa plusieurs fois les mains devant la figure. Catala diagnostiqua une chouille* de première. Une ou deux fois par an, Schneider s’en prenait une sévère, et pourquoi pas ? Le reste du temps, il se bornait à être Schneider. Rasé de près, il portait l’une de ses éternelles chemises de coupe militaire aux plis au rasoir. Sur l’appui de fenêtre, la cafetière glougloutait en se rengorgeant à part soi, d’un ton de satisfaction.
Les effets de Meunier avaient été dépendus, pliés avec soin et glissés dans les pochettes à scellés. Le premier arrivé avait ouvert les vitres en grand et la pièce ne sentait plus que le linoléum, la poussière, la résine et la cendre froide. L’odeur de la souffrance et de la misère. Dehors, la pluie avait fait place à une lumière propre et crue, qui se déversait partout et n’épargnait rien ni personne. Sur le parking du supermarché, les employés mettaient en place les longues files de caddies. Les pensionnaires de la maison de retraite locale avaient commencé à investir farouchement les lieux.
Peut-être leur férocité venait-elle du souvenir des privations endurées sous l’Occupation. La brasserie des Abattoirs rouvrait. L’univers entier reprenait son cours normal. Un jour nouveau pour une nouvelle année.
Sur le bureau devant Schneider, il y avait les différents actes de procédure classés par ordre dans des sous-chemises de couleur. Les douilles saisies à proximité du corps étaient déjà placées sous scellés. Les photographies prises à la station-service étaient déjà constituées en album de travail. Manière de dire que les autres étaient déjà au boulot depuis un grand moment, lorsque le chef était apparu avec son vilain sourire de travers. Avec ou sans lui, le groupe tournait déjà à plein régime.
Müller était adossé à l’armoire aux scellés, le visage vide et l’expression lointaine. De temps à autre, il tirait sur sa cigarette en la protégeant de la paume. Dumont astiquait méthodiquement ses lunettes avec une lingette qui empestait le vinaigre. L’opération pouvait durer plusieurs minutes. Courapied arborait déjà sa parka informe. Une vieille écharpe kaki faisait plusieurs tours autour de son cou et son bonnet lui venait au ras des sourcils. Il semblait somnoler. Aussi bien, il aurait pu se trouver à l’autre bout du monde, en train de surveiller les yeux mi-clos son troupeau de chèvres depuis le flanc d’un piton rocheux. Nello se tenait solidement assis à califourchon sur une chaise, les pieds bien à plat par terre, les bras croisés sur le dossier et le menton installé sur les bras. Son étrange regard vert jade semblait calme et décidé à tout voir, le pire comme le meilleur.
Comme chaque matin, Catala fit le service. Schneider le remercia à mi-voix, ce qui, en soi, était déjà une sorte de nouvel événement. D’ordinaire, Schneider se bornait à un hochement de tête laconique. Puis celui-ci alluma une cigarette et chacun comprit instantanément que les hostilités étaient rouvertes.
Sans faire mention de son entretien nocturne avec Monsieur Tom, Schneider estima qu’on avait laissé assez de temps à Francky pour qu’il crût la piste déblayée. Schneider n’avait pas foi en la grandeur d’âme du jeune homme. Il ne croyait en la grandeur d’âme de personne, et certainement pas en la sienne pour commencer. Il n’avait pas foi en l’homme. Il avait simplement entrouvert la porte de la nasse. Il commanda à Courapied :
— Vous surveillez la maison de la mère. Personne n’entre ou ne sort sans qu’on le sache.