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Courapied hocha silencieusement le front.

— Je n’ai personne pour vous relever, autant vous dire que ça risque de durer un moment. Si c’est Francky lui-même, pas question d’interpellation. Vous avisez immédiatement, le reste nous incombe. Si le visiteur est une figure connue, vous tâchez de la prendre en bobine. C’est tout.

— Aperçu, se contenta d’annoncer Courapied.

Été comme hiver, Courapied portait de vieilles mitaines effrangées. Il ne se passait pas de semaine sans qu’il se fît embarquer par les bleus, sous un prétexte ou un autre. Il attendait placidement qu’on l’eût déballé en geôle pour faire appeler le chef du groupe criminel. Il agita vaguement la main droite derrière lui et sortit.

Schneider avait besoin d’un volontaire chinois pour passer au crible toutes les procédures concernant Francky, à un titre comme un autre, et même en qualité de simple témoin. Il fallait « jouer les approchants », localiser chaque point de chute, identifier chaque relation amie ou ennemie. Chaque débiteur ou créditeur. Faire tous les registres, y compris celui des prisons. Auditionner matons et codétenus.

Tout malfaiteur, tout homme tout court, est une manière d’escargot. Il laisse une trace derrière lui, qu’il le veuille ou non.

Dumont chaussa ses lunettes à monture d’écaille et se proposa. Accepté à l’unanimité.

Au propre comme au figuré, Nello était un homme de contact. Il reçut pour instructions de retourner voir tous les clients de la veille et de les repasser sur le gril. Schneider ratissait large et pratiquait le harcèlement systématique. Müller rafraîchit l’atmosphère en annonçant, les yeux droits sur le vide :

— Danger signalé. La bande à Stern s’est mise en branle. Escobar commence à frotter des oreilles, par-ci par-là.

— Origine de l’information ? s’enquit Schneider avec distance.

— Un contact à moi, éluda Müller. Escobar lui est tombé dessus entre deux bennes à ordures. Quand il est venu me voir, mon canaque saignait du nez et de la bouche.

Müller braqua un regard lointain, comme pensif, sur le visage usé de Schneider :

— Ils cherchent le même type que nous. Ils cherchent aussi un certain Bugsy.

Charles Catala roulait trop vite et trop sec dans la lumière glacée du matin. Plusieurs fois, il dut se frayer un chemin scabreux à coups de deux-tons. Schneider s’était abstenu de tout commentaire. À travers les verres des Ray-Ban, la lumière lui brûlait les yeux. Intérieurement, il tremblait de froid et de ce qui ressemblait à de la colère et n’en était pas. Il lui fallait regarder les choses en face. Il avait subi une véritable commotion. Il savait que dorénavant, il y aurait un avant et un après. Il n’avait rien d’un lapin de six semaines et avait connu d’autres femmes, même si celles-ci se comptaient tout au plus sur les doigts de la main. Ce qui s’était passé la veille n’avait rien de comparable — la veille et durant presque toute la nuit. Il fallait regarder la réalité en face, comme lorsqu’on descend, suspendu aux soupentes d’un parachute et qu’on voit les trous que les traceuses font dans la voile.

Schneider n’était pas homme à se cacher derrière son pouce.

Dès l’instant où il s’était glissé près d’elle, dès l’instant où il avait commencé à entrer lentement en elle, il avait su qu’il était accroché.

Ce sont les cahots sur le chemin qui menait à la casse qui le tirèrent de son assoupissement. La voiture soulevait des gerbes d’eau boueuse qui s’abattaient sur le pare-brise et les flancs. Charles Catala ne manifestait aucune intention de ralentir. Il stoppa la machine au niveau de la presse, les pare-chocs à moins d’un mètre des tibias de Bubu qui était en train de discuter dehors avec Chiquito, l’un de ses acolytes.

Charles Catala s’était emparé du riot-gun et éjectait chaque cartouche l’une après l’autre. Chacune tombait sur le bureau devant Bubu. Charles Catala en compta huit.

— Pas légal, ça, huit.

— Va te faire foutre, mon con.

Charles Catala dispersa les cartouches du bout de l’index, puis les classa par catégorie.

— Huit cartouches, dont deux balles à ailettes, type Sauvestre ou Brenneke. Tu chasses le sanglier, Bubu ? Les autres, double zéro. Chevrotine. Tu chasses quoi, avec de la chevrotine ? Tu chasses le bougnoule, Bubu ?

— Je chasse personne, grinça Bubu. Je chasse que si on me chasse.

Charles Catala arbora un sourire placide, qu’il savait parfaitement exaspérant.

— Qui c’est qui te chasse, en ce moment, mon Bubu ?

— Personne, affirma l’autre.

Il n’avait ni la prétention ni l’espoir d’être cru. Charlie, il s’en foutait. Charlie ne tenait pas la jauge. Bon poulet, mais sans plus. Ce qui l’inquiétait, c’était Schneider, qui se tenait retranché derrière ses putains de lunettes de soleil, adossé à la fenêtre et les chevilles croisées. Schneider qui fumait sans mot dire. Le flic n’avait pas encore ouvert le feu et Bubu tentait d’estimer la direction de tir. À titre préventif, il déclara :

— J’ai appris, pour ton flic.

— C’était pas mon flic, bloqua Schneider. Meunier était principal aux Stupéfiants.

Il se surprit à dire était, au lieu de dire est. Dans son esprit, Meunier était donc mort. Presque sans bouger, il sortit un cliché face-profil qu’il expédia sur le bureau, devant Bubu.

— Sois sympa, soupira Charles Catala. Enjolive notre journée. Dis-nous juste que tu ne connais pas ce type.

Bubu saisit le cliché, ne le regarda qu’une seconde et tomba dans son fauteuil. Puis il releva une face hébétée :

— Vous pensez quand même pas que c’est lui ?

— Je ne pense rien, dit Schneider d’un ton sec. C’est qui, pour toi ?

— Francky ? C’est le fils de ma sœur. Mon neveu, pour ainsi dire. (Il ressemblait à un type qui perd pied et se noie dans trop peu d’eau.) Francky, c’est un voyou, tout ce que vous voulez, mais jamais il irait buter un flic. Une chicore, je ne dis pas, mais buter un flic. Comment il l’a buté, d’abord ?

Schneider le fixait pensivement. Il alluma une cigarette au cul de la précédente, qu’il écrasa minutieusement dans le cendrier en forme de pneu de camion, devant Bubu. Il réfléchit.

— Cinq balles. Dont deux dans les couilles.

— Jamais. Jamais Francky aurait fait ça.

— Ça quoi ?

— Tirer dans les couilles.

Il était temps pour Schneider d’ouvrir un second front.

— C’est toi qui lui as vendu une Harley Davidson. Une Electra Glide.

— Jamais, dit Bubu en se levant d’un bond. Jamais.

— N’use pas ma patience, prévint Schneider. J’ai un témoin.

— Votre témoin, c’est de la merde. J’ai jamais vendu d’Electra à Francky.

Charlie Catala savait discerner la montée de la rage chez son chef. Le visage de Schneider se faisait comme indolent, il remuait doucement les doigts comme pour les désengourdir. Sa voix devenait sourde et voilée.

— C’est toi qui lui as vendu l’Electra, murmura Schneider.

— Jamais.

Catala reposa doucement le fusil en travers du bureau. Il fit mouvement à droite en couverture. Même un homme de la force et de la corpulence de Bubu ne ferait pas longtemps le poids face à un Schneider déchaîné. D’un instant à l’autre, la situation pouvait dégénérer.

— Jamais, affirma Bubu, intraitable. Je ne lui ai jamais vendu une Electra Glide. Celui qui raconte ça est un putain de menteur. (Il cracha par terre, sur le côté.) D’abord, les Electra Glide, c’est de la merde. Je lui ai vendu une Harley, mais pas une Electra.

Schneider secoua la tête, avec l’air de se réveiller, incrédule, d’un mauvais rêve.