— Tu lui as vendu quoi ?
— Vous me croyez pas ? s’indigna Bubu. J’vais vous montrer.
Il marcha à une armoire colonne, ouvrit un casier et en sortit un album, qu’il tendit à Schneider avec fierté.
— Voilà, c’est celle-là, affirma Bubu. Ça, comme vous voyez, c’est pas une Electra.
Vaguement hébété, Schneider feuilleta l’album. On y voyait la moto, depuis sa sortie de container au Havre. On suivait chaque phase de la restauration, aussi bien châssis, moteur, que suspension et carrosserie. On la voyait en apprêt, puis à la sortie de la cabine de peinture. On voyait les sacoches cuir.
— Y a Harley et Harley. Celle-là, c’est une classique. Moteur Panhead 1949, 74 pouces, récitait impassiblement Bubu. Il était parti pour en parler pendant des heures. Schneider n’y prêtait aucune attention. Il n’en avait que pour les photos. Elles étaient dignes d’un professionnel et d’une netteté parfaite.
On voyait la machine le jour de sa livraison.
On y voyait alors Francky tête nue à son guidon, les deux mains bien à plat, jambes tendues, les talons de botte plantés de chaque côté de la machine. Sur la photo, le jeune homme riait, avec l’air d’un type prêt à conquérir le monde.
Schneider détacha la photo de l’album et récita :
— Saisie afin d’être placée sous scellés, pour les nécessités de l’enquête.
Il dit à Bubu :
— Tu es placé en garde à vue en qualité de témoin à compter de ce jour (consultant sa montre) onze heures vingt. Tourne-toi, bras écartés, les mains à plat contre le mur.
Schneider avait déjà les menottes au poing.
Schneider avait à peine regagné son bureau, qu’il avait été accroché par Dumont. Alvarez Kelly convoquait tous les chefs de groupe dans sa suite du premier étage. Convocation impérative.
— Un point presse, ou quelque chose dans ce goût-là, avait ajouté Müller sans songer à dissimuler son dégoût. Autre chose : une jeune femme vous a appelé. Elle n’a pas laissé de message, mais souhaite que vous la rappeliez.
— Souhaite, avait remarqué Schneider.
Il avait laissé Bubu aux bons soins de Catala afin de procéder à son audition en forme. Si besoin était, Müller pouvait se porter en appui. La présence silencieuse de Müller adossé à la porte n’avait rien de rassurant. On était sans nouvelles de Courapied, qui n’avait même pas jugé bon se munir d’une radio. Nello n’était pas revenu de sa tournée des compteurs. Schneider avait pris le temps d’aller pisser, puis il s’était longuement lavé les mains avant d’absorber deux comprimés qu’il avait fait passer à l’eau du robinet. Dumont était toujours aux archives, plongé dans les dossiers, en compagnie d’un paquet de toasts et d’une bouteille de lait demi-écrémé. Tout roulait, donc.
Appuyé à bras tendu au lavabo, il s’était examiné dans la glace et ce qu’il avait vu n’était pas de nature à susciter l’enthousiasme, ni seulement l’intérêt. Un ancien poids moyen vif et teigneux, un homme maigre aux traits durs qui avait sans doute eu son heure et sa chance comme tout le monde, mais était sur le point à présent d’attaquer la rampe de sortie.
La suite du commissaire central Alvarez Kelly ressemblait à la suite de tous les commissaires centraux, de tous les commissariats de police du monde. Il y avait des vitrines, des coupes et des fanions sportifs, des drapeaux et le portrait du président de la République en cours, des armes de collection et des portraits flatteurs. Il y avait de la moquette, des fauteuils et un canapé en cuir dans un angle. Il y avait un meuble bas, dont l’un des rayons faisait office de bar. Il y avait une grosse radio, qui chuintait doucement en permanence sur l’appui de fenêtre et permettait de suspendre vingt-quatre heures sur vingt-quatre le trafic de toutes les voitures dès leur sortie et jusqu’à leur retour. Alvarez Kelly trônait derrière son bureau en merisier et ses lunettes jaunes aux verres panoramiques. Comme bon nombre de ses semblables, Alvarez devait son galon de commissaire aux services rendus au sein du SAC, ce qui ne l’empêchait pas de se prévaloir également de sa qualité de franc-maçon. Il était cul et chemise avec le maire. Seule comptait pour Schneider l’opinion de Monsieur Tom et celui-ci tenait Alvarez pour un foutriquet, un arriviste et un connard, mais un dangereux connard, prêt à lécher n’importe quel cul, qu’il fût de droite ou de gauche, pour prendre ne serait-ce qu’un bout de galon.
Pour l’instant, le commissaire divisionnaire Alvarez Kelly courait après le ruban de la Légion d’honneur. Pour l’instant, il tenait un verre de whisky des deux mains, à plat sur le maroquin, un peu comme s’il entendait y lire l’avenir. À l’entrée de Schneider, il avait jeté un regard à la pendule, sans pour autant faire le moindre commentaire, puis il lui avait désigné un siège.
Schneider était resté ostensiblement debout. Quiconque le connaissait devinait qu’il bouillait intérieurement. Il avait balayé chacun du regard. Le commissaire Manière était vautré dans son fauteuil dans une posture attentiste. Le chef de la Sûreté arborait un demi-sourire indolent. Il avait commencé en bas, gardien de lapins, il avait bossé comme un malade, il avait réussi aux concours, il était monté à la force du poignet. Il votait sans se cacher aux Républicains indépendants. Il était sûr du charme qui émanait de ses yeux très bleus et de sa moustache qu’il jugeait avantageuse. Il s’estimait représenter une bonne approximation de Burt Reynolds, au physique comme au moral. Burt Reynolds, l’humour en moins.
Il y avait Stern dans un coin, un verre de whisky entre le col et la bouche. Aux yeux de Schneider, Stern n’avait aucune espèce d’existence. Alvarez avait levé les yeux :
— Où en sommes-nous ?
— Vous, avait grincé Schneider, vous je n’en sais rien. Pour ce qui concerne le groupe criminel, suspect identifié.
— On peut savoir qui c’est ? avait grommelé Stern.
Schneider n’avait même pas daigné tourner la tête. Il avait conservé les yeux braqués sur Alvarez. Il avait ajouté avec la sécheresse de ton d’un compte rendu.
— Son interpellation n’est plus qu’une question d’heures.
— Vous avez du biscuit contre lui ?
— Plus qu’il n’en faut, affirma Schneider.
Il sortit ses cigarettes de la poche de poitrine, mais se ravisa aussitôt. D’instinct, il avait presque adopté la tenue du garde-à-vous. Alvarez le scrutait. Il ne pouvait souffrir Schneider, mais il y avait du monde derrière et c’était donc un homme qu’il fallait ménager. Un tant soit peu. Alvarez avait déclaré, avec une certaine raideur :
— La presse est convoquée pour quatorze heures. Je suppose que vous ne souhaitez pas en être.
Schneider avait gardé le silence.
— Qu’est-ce que je dois lui dire ?
Schneider s’était borné à hausser les épaules. Misrep* terminé. Rien à y ajouter ou à y retrancher. Un instant, il lui avait semblé apercevoir un bref éclair d’amusement dans le regard du commissaire Manière, mais comment pouvait-on s’attendre au moindre soupçon d’intelligence dans des yeux de coiffeur pour dames ?
Il avait pivoté sur les talons et gagné la porte sans saluer personne.
Dans son bureau, Schneider avait interrompu une conversation intéressante entre Bubu, Charles Catala et Müller. Elle roulait sur le bruit très particulier du moteur Harley. Bubu expliquait que ça venait de la conception même de l’engin, un deux-cylindres avec un seul maneton central, comportant une bielle classique et une bielle à fourche, avec un angle de calage à 45°.