— C’est pour ça, faisait Bubu en marquant le rythme du plat de la main sur le bureau, c’est à cause de ça que le moteur fait un bruit de patate : po-tato-po-tato. C’est ça qu’on appelle bruit de patate.
— Vous saviez que la mère à Francky était la sœur à Bubu ? demanda Müller.
À la tête de Schneider, il avait deviné qu’une diversion rapide s’imposait.
— Non, reconnut celui-ci.
— Ça fait quinze ans qu’on se parle plus, affirma Bubu. Son biturin de mari travaillait à la SNCF. C’est à cause de lui qu’elle a arrêté de vivre en caravane. De toute façon, il y avait un trop grand écart d’âge.
Il ne précisa pas entre qui et qui et nul ne ressentit le besoin de le demander.
Schneider se sentait en baisse de régime. Il avait besoin de dormir, mais il savait qu’il ne le pourrait pas. Il n’avait ni faim ni soif, il se sentait seulement vide et creux et c’était comme si ses os étaient du verre et près de se rompre.
— Vous prenez les commandes, dit-il à Catala en consultant la pendule. Je descends une heure. Si on me cherche, je suis dans la salle de repos.
— Aperçu.
Il sortit. Catala se tourna vers Bubu, les doigts sur le clavier de la machine à écrire :
— Donc tu as vendu la Harley, cette Harley, à ton neveu Francky. Qu’est-ce que tu lui as vendu d’autre ?
— Un automatique .45, fit la voix de Müller.
Elle semblait ne provenir de nulle part, et certainement pas de sa longue carcasse immobile adossée à la porte. Il précisa :
— Un automatique .45 avec une boîte de cartouches 11,43 à tête creuse. Semi-hollow point, de marque Geco.
Bubu les regarda avec calme, l’un après l’autre, puis il se pencha, mit les coudes aux genoux, soupira avec apitoiement et déclara d’un ton monocorde :
— C’est bon, les gars, vous voulez la jouer comme ça. Tu pourras bécaner* tout ce que tu veux, Charlie. À partir de maintenant, j’ai plus rien à vous déclarer.
Schneider fumait, les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Il souffrait du dos. Étendu les chevilles croisées, un couvercle de boîte de peinture en guise de cendrier sur la poitrine, il fumait en tentant d’estimer l’étendue des dégâts. Il se rappelait seulement les grands yeux éperdus de la jeune femme tout près des siens, ses cris, la manière qu’elle avait de lui lacérer les omoplates, ses dures et solides jambes qui lui broyaient la taille. On aurait dit que la jeune femme entendait l’engloutir tout entier. Il se rappelait surtout comment elle avait dormi ensuite en tressaillant encore, pelotonnée tout à coup, la bouche contre son cou à balbutier des mots sans suite.
Puis Catala était venu frapper, pour dire que Dagmar attendait dans son bureau pour lui parler.
Schneider s’était laissé tomber dans son fauteuil. Dagmar l’observa, les genoux joints. Ce qui transparaissait sur les traits du policier, c’était une immense lassitude et ses yeux étaient remplis de tristesse. On voyait bien qu’il venait juste de refaire surface. Dagmar avait l’habitude : elle avait perdu de longue date le compte des pauvres types qu’elle avait vus se réveiller à son côté. Schneider se réveillait de nulle part. Il sortit ses cigarettes. Elle sortit les siennes. Elle aussi, tout comme Cheroquee, fumait des Dunhill. Du front, elle fit signe et Schneider l’autorisa du front. Il se pencha pour lui donner du feu. Elle ne put s’empêcher de lui tenir le poignet un instant, juste le temps que sa cigarette s’embrase. Elle sentit la fumée lui brûler les poumons. Schneider l’observait de très loin. Elle déclara, en dissipant la fumée du dos de la main :
— Vous faites une connerie.
Schneider garda le silence. Elle affirma avec force :
— Vous faites une connerie. C’est pas Francky.
— C’est pas Francky, quoi ?
— C’est pas lui qui a buté le grand Meunier.
— Meunier n’est pas mort.
Elle remua les épaules :
— C’est tout comme. Je sais que vous lui courez au cul. Je sais que la bande à Stern lui court au cul. Je sais que c’est à celui qui le chopera le premier. Je sais que vous l’accusez d’avoir tué un flic et que les flics n’aiment pas ça. Mais c’est pas Francky.
Schneider l’observait avec attention. La femme avait enfilé un vieil imperméable sur ses habits de scène. Elle portait de simples ballerines en cuir au lieu de ses talons. Avec ses cheveux de pluie, son visage carré et ses yeux très larges et écartés, il y avait quelque chose en elle de Catherine Sauvage. La ferveur, peut-être, et comme un air de dignité blessée. Dagmar avait peut-être ou certainement sucé les trois quarts de l’hôtel de police, mais ça n’avait rien à voir. Elle se pencha, tapota sa cigarette au bord du cendrier.
— Je sais ce que vous pensez.
— Je ne pense rien, murmura Schneider.
Il ne pensait rien. Il se bornait à rechercher, à trouver, à collecter des pièces qui finissaient toujours par s’assembler. Deux plus deux n’ont jamais fait cinq. La vie n’est pas faite de mystères : seulement d’énigmes, que l’on finit toujours par résoudre un jour ou l’autre. Ou pas. Une énigme non résolue reste une énigme. Seule la mort est un mystère.
Elle insista d’un ton sourd, les traits crispés.
— Je connais cette ville, Schneider. J’y suis née pendant la guerre. Ma mère avait couché avec un Boche. Ils l’ont tondue à la Libération. Je me suis retrouvée à l’Assistance. Quand j’ai eu douze ans, on m’a placée chez des bourges pour faire la bonniche. Quand j’en ai eu marre de prendre des coups de pied au cul et des baquets d’eau glacée sur la tronche, dès que j’ai eu assez de nichons pour ça, je me suis faite pute. Derrière la gare, rue de l’Arquebuse. Vous pouvez regarder aux Mœurs, il doit encore y avoir ma fiche.
Elle sourit à part soi :
— Croyez pas que c’était la galère. J’ai jamais voulu de mac. J’étais jeune, je gagnais bien ma vie. Et le client qui essayait de me manquer de respect, il prenait mon poing dans la gueule.
Elle montra le poing. Dagmar avait des grandes mains dures et osseuses, des mains de travailleuse de force et un poing très capable de fracasser la mâchoire d’un type. Elle avait la peau des doigts et des poignets abîmée, rougie et blême en même temps, comme celle des lavandières, de toutes celles qui bossent à genoux dans l’eau froide et le savon de Marseille à longueur de temps. Elle se rappela avec un soupçon de tristesse :
— Le nombre de craques qu’on a pu me raconter. Le nombre de conneries que les clients ont pu me confier. Une pute, c’est pas juste écarter les compas. Il y a autre chose. Je faisais des couchers, jamais des passes à la va-vite. Vous pouvez pas imaginer le nombre de types qui parlent aux putes. Même des trucs gênants pour leur bonne femme ou pour eux, ou même pour leurs affaires. Ils s’en branlent : dire des trucs devant une pute, dans leur esprit c’était juste comme s’ils causaient à la glace de l’armoire en se rhabillant.
Schneider alluma une cigarette au cul de la précédente. Il adopta un ton cassant.
— Ceci pour dire quoi ?
— Une pute, ça en sait long sur les hommes, plus qu’un curé ou un flic, parce que nous on les voit à poil. C’est pas Francky qui a tiré.
Schneider l’observa un court instant.
— C’est pas Francky qui a tiré. D’accord. Vous êtes donc disposée à affirmer sous la foi du serment qu’au moment où Meunier était en train de se faire artiller, Francky était au pieu avec vous et que vous avez passé la nuit à fêter l’année nouvelle en de folles étreintes. Vous et moi savons que c’est pas vrai, mais vous êtes disposée à l’affirmer noir sur blanc.