En même temps, il faisait mine d’attirer la machine à écrire devant lui.
Elle secoua la tête avec détermination.
— Ça s’appelle un faux témoignage. Si vous tombez sur un juge susceptible, vous prenez un outrage à magistrat. C’est un délit qui vaut jusqu’à deux ans ferme. Avec votre pedigree, vous êtes sûre de vous faire poivrer un maximum. Les magistrats n’aiment pas les putes, même les putes reconverties dans la limonade.
Dagmar remarqua que Schneider lui disait vous, comme s’il s’adressait à n’importe quel autre être humain. Il précisa :
— Vous êtes donc disposée à mentir.
— Si ça peut sauver Francky, oui.
Avec gêne, elle ralluma une Dunhill. Le soir commençait à tomber. Il y a un instant du soir dont la mélancolie est clairement perceptible, même pour une pute. Ou pour un flic. Schneider regarda dehors. Il regretta.
— Vous ne feriez pas une bonne menteuse. Mentir ne s’apprend pas en cinq minutes. Ça demande toute une vie. Et on ne sauve jamais personne.
Il reporta les yeux sur elle :
— Je ne retiendrai pas votre témoignage.
Dans son esprit, la question était close. Dagmar commençait d’ailleurs à se lever, en écrasant sa cigarette en hâte. Elle dit cependant :
— Le soir qu’il s’est fait buter, Meunier courait après Bugsy. Depuis, Bugsy s’est fait la malle, mais des types au comptoir discutaient qu’ils l’avaient vu et que Bugsy leur avait dit qu’il était assis sur un tas d’or.
— Un tas d’or ?
— Un tas d’or.
Schneider lui avait juste indiqué la porte du menton.
— Soyez sympa, refermez la porte derrière vous en sortant.
Il allait être cinq heures. Il allait faire nuit. Il avait pressé la touche de l’interphone. La voix indolente de Müller s’était fait entendre presque aussitôt.
— La Mule, j’écoute.
— Est-ce que quelqu’un s’est renseigné sur l’état de santé de Meunier. ?
— Attendez, je demande.
Schneider l’avait entendu s’enquérir à la ronde. Il avait entendu aussi que personne ne s’en était occupé. Müller avait rapporté avec neutralité :
— Personne s’en est occupé. Vous voulez que j’appelle ?
— Non, dit Schneider. Laissez tomber, je m’en charge.
Il avait commencé à composer le numéro des urgences, puis avait abandonné à mi-chemin. Il avait regardé dehors. De l’autre côté de la vitre, une face blême aux orbites creuses le contemplait fixement depuis le fond de l’obscurité. Schneider avait mis plusieurs secondes à comprendre que c’était lui qui le fixait. Il avait alors pris son pistolet dans le tiroir, l’avait glissé à l’étui en faisant monter machinalement une cartouche dans la chambre de tir, et s’était levé pour prendre les clés de voiture au tableau, ainsi qu’un poste portable sur la base de rechargement. Et il était sorti.
— Très inhabituel qu’un gradé se déplace au chevet d’une victime, remarqua le médecin chef d’un ton acerbe. D’habitude, vous envoyez un de vos types, ou vous vous contentez d’un coup de fil. C’est parce que le blessé est l’un de vos hommes.
— En partie, oui, reconnut Schneider.
Il ressentit un sourd malaise. Le médecin devait avoir à peu près son âge. Il était venu à sa rencontre dans le couloir avec un air de vif mécontentement. Il était sec comme un coup de trique. Pas le genre d’homme à qui en conter. Instantanément, Schneider avait eu la conviction que l’homme l’avait radiographié des pieds à la tête et que le diagnostic n’était pas fameux. Il sortit machinalement ses cigarettes et se ravisa.
— Je ne peux rien vous dire, déclara le médecin. Je peux seulement vous dire que, pour employer les nouvelles terminologies de l’OMS, le pronostic vital est engagé. Le client est sous assistance. Il a perdu beaucoup de sang. Plusieurs organes vitaux ont été touchés, car les balles ont explosé à l’impact, causant des dégâts secondaires importants. Votre flic peut aussi bien mourir d’un instant à l’autre, que survivre.
Schneider secoua la tête.
— D’ores et déjà, s’il s’en tire je peux vous dire qu’il n’aura plus de couilles. La science a fait énormément de progrès, ces derniers temps, mais la greffe de testicules n’est pas à l’ordre du jour. Sans compter que les donneurs ne courent pas les rues.
Schneider avait une autre question à poser, mais lui non plus ne s’en sentait pas les couilles. Le médecin avait des yeux très bleus derrière ses petites lunettes d’acier. Il y avait dans son maintien le reste d’une sorte de raideur militaire. Il remarqua brusquement :
— Vous avez dropé le djebel.
— C’était dans une autre vie, remarqua Schneider.
— Votre visage ne m’est pas inconnu. Schneider, dites-vous.
— Schneider, oui, coupa Schneider d’un ton sec.
— Je suppose qu’il va vous falloir un rapport médical détaillé, avec nature et position des blessures, etc. Compte tenu de l’état de la victime, je m’oppose à ce que vous procédiez à l’examen du corps, si jamais l’idée vous en avait traversé l’esprit. L’examen détaillé du corps suppose que la victime soit réduite à l’état de cadavre. Il va vous falloir attendre.
Schneider comprit que l’entretien était terminé, alors il se lança brusquement dans le vide. Le médecin fronça les sourcils, hésita un court instant et saisit son pager.
— Je vais voir si elle est disponible.
Il lui indiqua une série de sièges en plastique fixés au mur du couloir.
— Vous pouvez attendre ici.
Elle l’avait aperçu de loin, assis, le buste penché et les coudes aux genoux. Il regardait par terre à ses pieds. Il lui avait donné l’impression d’être capable d’attendre la moitié de l’éternité. Elle avait pressé le pas, le blouson sur les épaules. Il avait le storno entre les doigts et semblait étrangement seul et démuni. Un homme seul qui avait baissé les armes. Il avait senti son odeur avant même de remarquer sa présence. Elle se tenait debout devant lui à moins d’un mètre, bras croisés, en blouse blanche et avec des sabots, un demi-sourire aux lèvres. Schneider s’était levé en sursaut et avait manqué trébucher. Elle l’avait retenu par le coude en riant, comme troublée :
— Restez avec nous, on va faire des crêpes.
— Je me demandais, commença Schneider avec gêne.
— Vous vous demandiez quoi ?
— Si vous auriez un moment, ce soir.
Avec elle, il avançait au jugé, sans trop savoir. Elle le tenait toujours par le coude. Il hésita. Elle était belle à en pleurer.
— Je veux dire.
— Je vois ce que vous voulez dire.
Elle avait consulté la montre fixée à sa poche, puis comparé l’heure à celle qu’elle portait au poignet.
— Vingt heures trente, à la Concorde, ça vous va ?
La nuit était tombée. Une nuit froide et claire. Courapied s’était enfoui sous des haillons, les pieds et les jambes enveloppés de vieux journaux. Il en avait glissé aussi une bonne épaisseur sous sa parka et enfoncé son bonnet jusqu’aux sourcils. Courapied avait pour lui qu’il ne buvait pas ni ne fumait. Il était peu sensible au froid et savait se rendre très semblable à un paquet de hardes jeté entre deux containers à poubelles. Il était capable d’une immobilité de pierre. Il ne somnolait que d’un œil et jamais bien longtemps.
Par pur désœuvrement, il se mit à compter les étoiles qui brillaient très au-dessus des toits. Il abandonna rapidement. Au loin, une mobylette passa en pétaradant. Puis il y eut des voix qui se congratulaient, des claquements de portières. Un moteur démarra, puis un second et on se quitta avec un bref coup de klaxon. Un instant, Courapied revint sur l’étrange personnalité de son chef. Il avait une confiance à peu près illimitée en lui et ses jugements. Pourtant, quelque chose le gênait en Schneider. Il se racontait des choses pas très claires sur lui et l’Algérie, des choses à propos de torture et de corvées de bois. On n’en parlait qu’à mots couverts, en faisant attention autour de soi. Et puis, Schneider était cul et chemise avec Monsieur Tom, ce qui, en soi, le rendait déjà infréquentable.