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Il était notoire que, dans son hôtel particulier de La Pinède, Monsieur Tom organisait régulièrement les plus fracassantes partouzes de la région, de l’Hexagone et peut-être même du monde entier. La rumeur ne recule jamais devant l’emphase. La dernière en date avait eu lieu pour le réveillon du 1er janvier et Schneider s’y était rendu. Toute l’Usine le savait puisque Schneider y était allé avec la propre Lincoln de Bubu. Il se racontait même, mais avec une extrême prudence, que Schneider y aurait levé une poule.

Courapied remua lentement les orteils, l’un après l’autre et un pied après l’autre. Puis, de même, il bougea chaque doigt, puis les épaules. À trois pas, il pouvait cependant paraître parfaitement immobile. Il expirait dans son col pour éviter d’émettre de la vapeur d’eau. Jamais il n’avait reçu le moindre cours, ni suivi la moindre formation de chouf*. À force de pratique et de réflexion, il avait acquis soi-même sa propre technique physique et respiratoire. Il s’était appris à survivre à l’économie en milieu hostile.

Courapied en était secrètement fier. Il se considérait comme un perfectionniste — à sa façon. Un faible bruit attira son attention. Un bruit qu’il connaissait parfaitement : le bruit d’un homme qui tâche de se mouvoir sans bruit. Une silhouette filiforme se déplaçait en rasant les murs. Un long moment, l’inconnu demeura immobile à guetter sans même bouger le visage. Puis Courapied le vit bouger brusquement, pousser le portail et pénétrer dans le jardinet. À cet instant, une lumière crue et éblouissante éclaira la scène avant de s’éteindre presque aussitôt. Le visiteur avait déjà disparu à l’intérieur.

Dans le bref flash lumineux, Courapied avait eu le temps de distinguer l’objet que l’homme avait sorti de son blouson. C’était un paquet enveloppé de papier kraft, de la taille et de l’épaisseur de deux livres de poche l’un sur l’autre.

Courapied avait consulté sa montre, à l’intérieur du poignet gauche.

Il était dix-neuf heures vingt. Courapied s’était mis à chercher dans sa tête qui pouvait être l’inconnu. Un type à l’allure de manouche, avec un jean crasseux et de vieilles santiags. Presque aussitôt, une voix de femme s’était mise à vociférer à tue-tête avec une redoutable véhémence et un souffle inépuisable dans une langue que Courapied ne connaissait pas.

Le crétin aux santiags était en train de se faire passer un saxo* de première.

Marina avait vu la petite Austin vert anglais arriver en trombe et se ranger en bataille au ras de la vitrine. À sa façon de conduire pleine de rudesse, ou pouvait penser que Cheroquee ne devait payer ni son essence, ni ses plaquettes de frein, ni les pneus de la voiture. Elle avait fait irruption dans la boutique avec une telle impétuosité que Marina lui avait fait signe machinalement du pouce, sans relever la tête de ses comptes.

— Les oua-oua, première porte à gauche après les cabines.

— Pas besoin, avait coupé Cheroquee.

— À te voir entrer comme une balle, j’avais cru.

Cheroquee avait déposé un grand sac plastique sur le comptoir. Il y avait aussi une boîte à chaussures. Elle avait tout déballé en déclarant :

— Il me faut ce qui va avec, dessous.

Marina l’avait considérée de loin, avec amusement.

— Tu te reconvertis ? Tu abandonnes les sacs à parachute et les culottes Petit Bateau ?

— Dépêche, je vais être à la bourre.

Marina l’avait accompagnée de portant en portant. La plupart des dessous que la jeune femme avait choisis étaient trop bien pour aller bosser sous le pont de l’Arquebuse, trop sexy même pour draguer au bar du Novotel. À travers le rideau de la cabine d’essayage, Marina n’avait pu empêcher de lancer une pique au passage :

— C’est ton nouveau jules, qui te met dans des états pareils ?

Cheroquee sortit de la cabine. Marina en eut le souffle coupé. C’était une autre femme qui venait d’apparaître devant ses yeux. Elle avait la figure chiffonnée et les cheveux en bataille, mais c’était une femme plus lourde et plus pleine, plus remplie de force et d’appétit de vivre. Souriant avec une sorte de gêne, vacillante, trépignant presque sur des talons aiguilles démesurés, Cheroquee donnait seulement l’impression d’avoir plus que jamais une violente envie de pisser.

Schneider avait vu au dernier moment les quatre ou cinq éclats lumineux qui marquaient l’emplacement de tir de l’adversaire. Le tireur se tenait embusqué à l’abri d’un bosquet de lentisque dont Schneider pouvait percevoir la senteur âpre et forte. L’homme devait attendre depuis des heures que Schneider sorte de son trou. Schneider avait bondi et aussitôt quatre ou cinq craquements secs avaient crépité dans le petit matin bleu.

Car c’était un petit matin bleu où ne luisaient plus qu’une étoile et un filet de lune mince comme une rognure d’ongle, accroché tout au fond du ciel. Les craquements étaient ceux, très caractéristiques, d’une courte rafale de fusil-mitrailleur Bar. Le djounoud* en face tirait en mode semi-automatique, en économisant ses munitions. Deux balles avaient piaulé à proximité immédiate de Schneider, la troisième l’avait touché en plein ventre. Le choc avait transformé le bond en un mouvement désarticulé, ce qui explique que la quatrième balle n’avait fait que lui labourer la hanche droite, causant une blessure sans gravité. Durant un instant, Schneider était resté sur le dos, parfaitement conscient mais incapable de bouger. Tout tremblait à l’intérieur comme un bol de gelée. Il avait cherché son arme, le pistolet qu’il tenait encore au poing. Il avait cherché une cigarette. Il pensait avoir cherché une cigarette. Il s’était levé un vent frais au ras du sol, prémices d’une journée étouffante. Sous sa nuque, il y avait du sable, très doux et très fin, le sable d’un oued à sec pour l’éternité. Pas de meilleur lieu pour s’en aller.

À l’odeur âcre du lentisque se mêlaient à présent celle, plus piquante et familière, de la cordite, ainsi que des senteurs de bergerie provenant d’un douar proche. Au loin, il semblait à Schneider qu’on échangeait des tirs. Il avait cessé d’entendre réellement, mais il avait eu subitement la certitude paisible, étale, exempte de toute angoisse et de tout regret, qu’il était en train de s’en aller. Ses doigts cherchaient toujours les cigarettes dans sa poche de poitrine. Il ne pouvait réellement bouger. Rien que des gestes tâtonnants et limités, comme remuer les doigts pour trouver ses Camel. Il regardait le mince croissant de lune, tout là-haut, le froid l’engourdissait. Tout doucement, il était en train de s’endormir. Il était en partance, il partait. Il était parti. Il s’endormait. Il était endormi Et subitement, il avait senti qu’on lui mettait une cigarette allumée entre les lèvres, des faces casquées se tenaient penchées. Des mains avides s’emparaient de lui.

En l’enlevant au sol pour le poser sur la civière, les infirmiers militaires lui avaient arraché un terrible hurlement d’animal blessé.