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Le commissaire Manière se tenait en face de Schneider, chevilles croisées, dans une attitude d’extrême décontraction.

— Curieux de vous voir à la Concorde, remarqua-t-il. Ce n’est pas trop vos terrains de chasse habituels.

— Pas trop, non, reconnut Schneider.

Ils occupaient tous deux les fauteuils de l’estrade au fond, laquelle constituait l’endroit stratégique de l’établissement. On y voyait tout le monde et tout le monde vous y voyait. La Concorde faisait comme un bocal vitré de trois côtés, donnant sur la place la plus prestigieuse de la ville. C’était l’endroit idéal pour voir et être vu. Tout le gratin et le semi-gratin s’y donnaient rendez-vous à l’heure de l’apéritif. Il y avait des plantes vertes d’une vitalité peu commune, des fauteuils de cuir souple et chaleureux comme des employés de commerce, de la moquette parme où l’on avait l’impression de s’enfoncer jusqu’à la cheville. Il y avait là tout ce qui comptait, des hommes et des femmes de poids, des affairistes et des magistrats, des gens de la presse et la plupart des membres de la chambre de commerce et d’industrie. Il n’y avait pas de putes — du moins pas au sens où on l’entend d’ordinaire. La musique y faisait un bruit de fond qui n’avait rien de blessant, de même que la plupart des conversations feutrées. Il y avait un bar en cuivre tout en longueur, où présidait Ramsès. L’endroit affectait des airs de faux pub et se voulait avouément de bon ton.

Ramsès était courtois et libanais. Beaucoup d’élégance, mais pas la moindre trace d’obséquiosité. Lui aussi se déplaçait sans bruit et paraissait sans mémoire. Monsieur Tom lui avait confié la gérance de la Concorde en toute connaissance de cause : l’endroit était un observatoire idéal de la ville, de son souffle, de ses espoirs, de ses projets les plus secrets et de la plupart de ses travers. Monsieur Tom avait coutume de placer ses pions avec une minutie maniaque.

Manière observait Schneider et finit par sourire. Un sourire qui semblait provenir de si loin qu’il n’était guère utile de tenter d’en remonter la piste. Il but quelques gorgées et remua le front.

— Je vous ai regardé faire, tout à l’heure, chez Alvarez. Vous êtes loin d’être un mauvais bougre, Schneider. Vous avez seulement l’art subtil de vous faire des ennemis mortels.

Schneider regarda sa montre. Manière avait la pendule du bar dans son visuel. Il le devança avec négligence :

— Il va être vingt heures trente-quatre dans trente secondes. Vous avez cru baiser Alvarez en ne participant pas au point presse. Vous vous êtes trompé. Alvarez est loin d’être con. C’est lui qui vous l’a mis bien profond.

Schneider se borna à retrousser les babines. Il s’apprêtait à se lever et cherchait déjà de la monnaie dans son jean. Manière insista :

— Il y a moyen d’égaliser le score. Vous pouvez facilement neutraliser Alvarez.

Il leva le pouce, le majeur et l’index en triangle.

— Venez chez nous, il y a du feu.

Schneider s’arracha à son fauteuil, déposa de l’argent dans le cendrier. Il avait table ouverte à la Concorde, comme dans la plupart des établissements de jour ou de nuit de la ville, mais jamais il n’avait laissé d’addition nulle part. Non sans ironie, il sourit avec application à Manière :

— Vous savez ce qu’a dit Woody Allen ? « Jamais je n’accepterais d’appartenir à un club qui voudrait de moi pour membre. »

— Dommage, regretta Manière.

Il semblait étrangement sincère. Schneider était en train de s’en aller quand une belle femme brune en tailleur sombre et au sourire tremblé avait brusquement surgi devant lui, vacillant sur les talons. Elle paraissait hors d’haleine et remplie de désarroi. Le commissaire Manière avait tout de suite compris, il s’était aussitôt levé en laissant la place.

À l’instant même où ils s’étaient assis côte à côte, au moment même où elle s’était emparée des doigts de Schneider de sa main brûlante et ferme, tout en lui murmurant au visage, tous deux avaient parfaitement compris ce qui allait arriver.

Le crétin aux santiags avait fini de prendre sa ronflée. Courapied l’avait vu faire mouvement. Il lui avait donné du mou et, abandonnant sur place journaux et haillons, il l’avait pris en bobine. Courapied se sentait ombre parmi les ombres. De rue en rue, de place en place sous un froid mordant, il l’avait suivi de loin en loin jusqu’à un immeuble frappé d’alignement non loin du centre. La difficulté n’était pas tant de suivre le maigre Gitan, qui ne semblait pas outre mesure sur ses gardes. Courapied devait surtout se méfier des rondes de la BSN* qui quadrillaient la ville, à la chasse du moindre clodo à se mettre sous la dent. Courapied vouait une haine toute spéciale aux gardiens de lapins qui l’avaient déjà molesté à plusieurs reprises, avant même qu’il n’ait eu le temps de sortir sa carte de police. Le monde de la nuit est ainsi fait de féroces et brefs combats incertains, et qui, pour la plupart, ne mènent à rien.

Courapied avait suivi le crétin aux santiags jusqu’à l’immeuble, l’avait vu pénétrer par un trou dans les parpaings qui muraient portes et fenêtres du rez-de-chaussée. Il avait suivi le même chemin, et mis un temps infini à gravir les marches en ciment dans la pénombre glacée. Le temps ne comptait pas. Au troisième, il avait perçu une conversation assourdie de l’autre côté d’une porte palière. Il était demeuré un long instant, souffle suspendu, l’oreille collée au battant. Puis, toujours sans bruit, ayant appris ce qu’il avait à apprendre, il était reparti à pas de loup. Le tout à présent était de ne pas se faire mordre. Tout en descendant marche par marche, chaque pas ralenti, dans un temps qui semblait distendu, il avait brusquement entendu deux heures sonner quelque part. Pour que sa satisfaction fût complète, il ne lui restait plus qu’à trouver la moto.

Il n’y avait presque pas de meubles chez Schneider, seulement ce qui était nécessaire à la survie d’un homme démesurément seul. Une cuisine moderne aussi pratique et chaleureuse qu’un bloc opératoire. Des tiroirs vides, un frigo avec presque rien dedans. Machine à laver, sèche-linge, mais pas de lave-vaisselle. Des packs d’eau et des stocks de café soluble. Un salon aux murs remplis de livres, avec un divan en cuir, un fauteuil dépareillé et un long meuble bas à tiroirs. La chambre comportait un lit presque au ras du sol, où on avait du mal à tenir à deux. Deux grands duvets kaki étaient ouverts en guise de couchage. Pour tout luxe, il y avait cependant deux grosses enceintes Acoustic Research et un rack très complet avec des appareils de son aux façades en alu brossé, de marque Marantz.

En guise de chevet, il y avait une vieille malle en osier.

Sur la malle se trouvait posé le .45 automatique de Schneider, un chargeur engagé et la crosse orientée vers lui. Il y avait aussi un répondeur à bande pourvu d’un téléphone plat.

Il y avait enfin une veilleuse à côté de l’arme et la pénombre partout ailleurs.

Il venait d’être deux heures du matin, et ils ne dormaient toujours pas. Le gros de l’orage était passé, mais non sans laisser de traces. Cheroquee se tenait serrée contre lui, endolorie de partout, un genou en travers de ses cuisses, comme si elle n’entendait pas encore tout à fait abandonner la place. Schneider fumait et, de temps en temps, elle lui volait une taffe au passage. Schneider avait mis très bas Johnny Guitar, ce qui ne rendait pas la mélodie moins poignante, ni la voix de Peggy Lee moins sensuelle. Ils étaient tous deux bilingues et comprenaient parfaitement ce dont il était question. Une femme disait son amour à un homme, un sale type nommé Johnny (son Johnny), et il y avait cette guitare acoustique qui arpégeait à l’infini, il pouvait s’en aller, il pouvait rester, elle l’aimait. Jamais, jamais, il n’y avait eu d’homme comme son mec, ce type qu’on appelait Johnny Guitar. Schneider avait remarqué avec amusement que Cheroquee avait un peu la même voix, rauque, sensuelle, aux intonations sourdes, et quelque peu affectée par instants. Contre sa poitrine, elle avait ri à contretemps et lui avait brusquement confié :