— Ma mère adorait cette chanson. Peut-être à cause de la guitare. Peut-être parce qu’elle lui rappelait son pays.
Schneider avait gardé le silence.
— Ma mère adorait mon père.
— Adorait ?
Elle n’avait rien répondu. Elle l’avait seulement serré encore plus fort dans ses bras. De nouveau, elle s’était emparée de son sexe à pleine main comme s’il se fût agi d’une sorte de trophée. De nouveau, ses hanches s’étaient remises à rouler dans l’urgence. En l’attirant sur lui, Schneider avait seulement senti les larmes de la jeune femme couler lentement, une à une, et tomber goutte à goutte sur sa peau maigre et grise de taulard.
Un jour, Schneider avait pris perpète.
Depuis, il n’avait pas cessé de purger sa peine.
8
Schneider se réveilla d’un coup, consulta sa montre. Six heures. À son côté, Cheroquee s’expliquait avec le sommeil en ronflotant, comme une petite gosse dont les sinus sont pris. Schneider se leva sans bruit, lui remonta le duvet jusqu’au menton. On ne voyait plus d’elle qu’un gros paquet de cheveux sombres sur l’oreiller. Il quitta la chambre à pas de loup. Il faisait froid. Il alla monter le chauffage à la chaudière à gaz. Il regarda dehors. Il regardait dehors chaque matin en se levant. Sur le petit matin, il venait de geler à glace. Sur le parking, en bas, des types étaient déjà affairés à gratter les pare-brise.
Schneider avait fait chauffer une casserole d’eau. Juste le temps de prendre une douche, de se laver les cheveux et de se raser. Il avait ensuite pris un jean, une chemise et des dessous propres dans le placard de l’entrée. Un vieux flicard qui avait connu l’Indochine lui avait confié un jour :
— Quand tu pars le matin, gosse, démerde-toi toujours à te nettoyer comme si tu devais jamais revenir. Astiqué de fond en comble, histoire de pas faire un cadavre trop dégueulasse. Essaie aussi de faire la grosse commission avant, comme ça en cas que tu en prennes une dans le ventre, tu risques moins la septicémie.
Bien entendu, l’histoire de la septicémie était une pure foutaise. Quant au reste, Schneider ne pouvait pas lui donner tort. Tout en s’habillant, il avait absorbé un bol de café — de ce qu’il appelait du café. Il était revenu dans la chambre, récupérer son arme. Cheroquee dormait toujours, mais à présent sans bruit, et elle avait posé le poing sur l’oreiller, là où reposait auparavant la tête de Schneider.
En retraitant, il avait observé la trace qu’elle avait laissée, les chaussures, les vêtements et sous-vêtements qu’elle avait abandonnés un peu partout dans la hâte sur la route du champ de bataille. Dans l’entrée, Schneider avait pris une parka sur un cintre, une parka de l’armée scandinave, l’avait pliée et disposée pour elle sur la table de la cuisine. Il y avait ajouté son double de clés et il était sorti dans le froid mordant, dès le palier.
Courapied sentait une aigre odeur composite de fond de poubelle, de marc de café et d’essence. Il avait retiré son bonnet et son écharpe. Il fumait une boyard maïs, les yeux mi-clos. Il dit :
— Je suis rentré. J’ai identifié le coursier. Il s’agit d’un certain Manuel Dominguez, alias Chiquito. Quatrième ou cinquième couteau chez Bubu Wittgenstsein.
Schneider avait la fiche de Dominguez entre les doigts.
— Pas tout à fait, corrigea Schneider.
Dominguez était le seul à avoir survécu au duel avec Francky.
— Votre type est logé, ajouta Courapied avec une extrême platitude.
— Et c’est maintenant que vous me le dites ?
— Logé et bordé, déclara placidement le grand Müller.
Adossé à l’armoire forte, en dépit des instructions, il était occupé à remplir le magasin du Mossberg chambré en 76 mm avec de lourdes cartouches calibre 12. Le genre de munition à coucher un sanglier en pleine course. Il releva les yeux :
— Dès que Courapied nous a donné l’endroit, j’ai envoyé une équipe de chez nous. Nello et Dumont couvrent les arrières. Il y a un équipage du groupe B avec quatre fonctionnaires à bord qui couvre l’entrée. Sauf à se jeter du troisième, Francky n’a aucune chance de nous filer entre les doigts.
— Qu’est-ce qui vous dit qu’il est encore au nid ? murmura Schneider.
— La moto est encore là, rigola Courapied en sortant un tuyau à cathéter d’une poche. Je lui ai juste laissé assez d’essence pour qu’il puisse faire cent mètres.
Il avait l’air très content de lui, ce qui donnait à sa face un air de gargouille.
— Prenez votre journée. Allez dormir un moment, dit Schneider. Vous l’avez bien mérité.
— J’aimerais mieux pas, fit Courapied avec un rictus de gourmandise. Toute façon, vous savez pas comment c’est exactement fait, à l’intérieur.
Schneider ne se sentit pas le courage d’argumenter.
— On n’attendait plus que vous pour percer, résuma Catala avec flegme.
Schneider hocha la tête, alluma une cigarette. Il commençait à avoir froid dans les os.
— Pare-balles ou pas par balles ? demanda Müller à la cantonade.
— Pas pour moi, prévint Schneider.
Il avait déjà l’esprit ailleurs.
Müller procéda à la distribution, puis chacun se harnacha, vérifia armes et stornos et Schneider donna le top départ. Il était neuf heures neuf à sa montre. Et neuf heures à la pendule électrique au-dessus de la porte.
Charlie Catala avait coupé le moteur de la voiture dix mètres avant de la ranger le long du trottoir en la laissant courir sur son erre. À son côté, Schneider se tenait silencieux, une cigarette à la bouche, le portable en travers des cuisses. Le jeune homme avait remarqué que Schneider portait ses vieux gants noirs aux bords retournés sur les poignets, ce qui ne présageait rien de bon. Ils étaient sortis en étouffant les claquements de portières et avaient rejoint le groupe B en planque dans leur vieille Simca. Les types se caillaient. Pas question de mettre le chauffage dans une voiture en planque. La vapeur de l’échappement était le plus sûr moyen de se faire repérer.
Schneider avait prélevé deux unités pour les accompagner. Dispositif simple. La cible gîtait au troisième. Deux effectifs à l’étage au-dessus, deux à l’étage en dessous. Schneider avait précisé :
— Le suspect est censé avoir tiré sur un flic. Il est susceptible d’être armé. Vous êtes donc en droit d’user de l’état de légitime défense, si besoin est. Pas question de faire dans la dentelle : attendez pas d’être touché pour mettre le type par terre.
Tout le monde savait ce que Schneider entendait par mettre un type par terre. Tout le monde dans l’Usine connaissait la doctrine de Schneider en la matière : mieux vaut un flic radié, qu’un flic mort. Puis il avait fait un signe de tête.
L’un après l’autre, ils avaient pénétré silencieusement par le trou dans les parpaings. Courapied les avait guidés dans le dédale des pièces dévastées, puis ils étaient parvenus dans une cage d’escalier. Les rampes avaient été arrachées de même que la plupart du carrelage. La porte de la cabine d’ascenseur béait. L’endroit puait les excréments et la pisse. Drôle d’endroit pour partir, avait brusquement pensé Schneider, et il avait écarté Courapied qui entendait continuer à vouloir passer le premier.