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— Pas votre job, avait émis Schneider d’une voix rauque.

L’un après l’autre, ils se mirent à monter, marche par marche, à défilement, glissant le long du mur. Catala se tenait en couverture derrière son chef, le .357 tenu à deux poings, le canon orienté vers le haut. Schneider se déplaçait avec une impressionnante souplesse, avec des gestes coulés et une détermination sans faille. Il avait sans doute conservé les réflexes de guerrier acquis dans le djebel. Charlie Catala n’avait pas la moindre estime pour tout ce qui touchait de près ou de loin à l’armée, et en particulier à ses forces soi-disant spéciales, mais la façon qu’avait Schneider d’y aller en faisait un remarquable animal de proie.

Les yeux au ras du palier, Courapied avait indiqué la porte.

Elle était enduite d’une peinture sombre et grasse, qui faisait penser à du rouge à lèvres appliqué à la truelle, et couverte de bombages, la plupart obscènes. Le dernier locataire en titre avait sans doute embarqué l’œilleton et il restait à la place un large trou aux bords effrangés dans le contreplaqué. Aussi bien, le genre d’orifice de sortie qu’aurait pu laisser une balle à ailettes tirée à bout portant. Le battant ne comportait plus ni serrure, ni verrou, ni poignée. Pour quoi faire, puisque personne n’habitait plus là ? Du geste, Schneider avait fait monter Courapied et l’un des deux effectifs du groupe B pour verrouiller l’étage du dessus. Les stornos étaient tous réglés sur la fréquence inter, qui permettait seulement des liaisons à courte distance. Au top, Schneider avait su que les deux hommes avaient pris position à l’étage supérieur.

Il allait être temps, la lumière verte allait s’allumer d’une seconde à l’autre, à cette différence près que c’était Schneider qui avait pour tâche maintenant de l’allumer ou pas. Malgré le froid, il avait senti la sueur glacée lui couler le long de la colonne vertébrale. Il avait jeté un court regard derrière lui. Catala, le .357 vers le ciel. Müller debout, le visage placide, les yeux vides, le Mossberg au poing. Aussi bien au stand qu’en opération, Müller tirait au fusil d’une seule main, avec ce qui pouvait passer pour de la négligence mais se révélait être une redoutable précision. Un instant, il lui avait semblé entrevoir dans les yeux de Schneider ce qui ressemblait à de la peur, puis tout aussitôt celui-ci avait fait mouvement.

Il avait poussé la porte, la main gantée sur la crosse de son automatique.

Schneider avait pour principe de toujours laisser une chance à l’ennemi.

Si celui-ci la laissait passer, tant pis. Tant pis aussi s’il s’en saisissait.

Et tout aussitôt, Schneider avait eu la sensation que quelque chose ne tournait pas rond. Lors d’une saisie mobilière, l’huissier doit laisser une table et une chaise, ainsi qu’un lit et ses effets personnels à sa victime. On entend par effets personnels ceux que le malheureux porte sur le dos. Il y avait bien un avis de passage sur la table, au milieu de la pièce. Une simple table à quatre pieds en bois blanc. Il y avait aussi posé, avec une certaine minutie, un automatique .45 semblable au sien. La crosse était vide, la culasse était calée à l’arrière. De ce fait, l’arme était parfaitement neutralisée. Il y avait, posée en parallèle, une boîte de cartouches .45 entamée et un chargeur vide. Il y avait aussi un vieux portefeuille en cuir bon marché et les clés de la Harley. En plein milieu, le casque intégral.

Dans un coin de la pièce, pas loin de la fenêtre, il y avait une forme humaine roulée en boule sous un sac de couchage. Il en dépassait seulement une paire de santiags et des bas de jean usés. Par terre, il y avait un blouson flight que Schneider avait écarté du pied, puis il avait sorti son arme, monté une cartouche dans la chambre de tir en étouffant le bruit de culasse, s’était penché et, écartant le sac de couchage, il avait planté le canon sous le mastoïde du type.

— C’est pas une banane que tu as dans l’oreille, Francky. Lève-toi doucement. Les mains contre le mur. Doucement. Doucement.

Comme subjugué par la voix sourde et lente, teintée d’amertume, du policier, Francky avait commencé à bouger. Il avait tenté de se lever, tout en bredouillant quelque chose comme :

— Putain, vous avez mis le temps, mec…

Il était retombé et avait glissé le long du mur. Il avait repris sa lente progression verticale une seconde fois, sans plus de succès. Banane ou pas banane, il s’était finalement effondré en tas.

— Vous cassez pas le cul, avait ricané Müller dans le dos de Schneider qu’il n’avait pas cessé un instant de couvrir de son arme. Votre crétin est rond comme un boulon.

Schneider et Catala avaient emmené Francky au Samu pour la prise de sang, compte tenu qu’il était impossible de le faire souffler dans le ballon. Vautré sur la banquette arrière, le jeune homme puait la mort. Il avait été pris en charge aussitôt par l’équipe de garde et Schneider était passé aux urgences. Cheroquee lui avait souri au visage et ils étaient sortis fumer une cigarette sur le tarmac de l’héliport. Capuche relevée, la jeune femme se tenait emmitouflée dans la parka de l’armée scandinave, qui lui arrivait à mi-mollet. Elle rit :

— Vous n’auriez pas la même, pour femme ?

— Pas facile à trouver, reconnut Schneider.

(Lui et ses hommes l’avaient chouravée fin 58 à une bande de chasseurs alpins en bordée. Lui et ses hommes chouravaient tout l’équipement dont ils avaient besoin. À commencer par les caisses de whisky et les cargaisons de capotes, ainsi que toutes les munitions d’armes automatiques qui leur tombaient sous la main. L’unité parachutiste de Schneider était composée de corsaires qui ne s’en cachaient pas. Ils jouaient à la guerre, sans savoir que c’était la guerre.) Elle rit et avoua, en jetant sa cigarette :

— Vous savez que j’ai très envie de vous embrasser à pleine bouche, là, maintenant, devant tout le monde ?

Il gelait à pierre fendre et il n’y avait personne dans un rayon de deux cents mètres. Rien que les balises encore allumées de l’héliport.

— Risque limité, admit Schneider.

Ils s’embrassèrent à pleine bouche, là, maintenant, serrés l’un contre l’autre. Puis elle jeta la tête en arrière comme pour le regarder de plus loin. Elle avait les cheveux tirés en un chignon sévère, elle avait les joues couleur pomme d’api et ses yeux brillaient d’une jubilation parfaitement assumée.

— Vous savez ce que mon connard d’ex-petit copain m’a fait ?

Schneider fit signe que non.

— L’abruti est passé chez moi pendant que je n’étais pas là. Il a bombé BITCH en grosses lettres sur ma porte.

Schneider se borna à sourire. Il la tenait contre lui et elle sentait que ça commençait à lui faire de l’effet. À elle aussi, ça en faisait. Une diversion s’imposait, elle s’écarta un peu et demanda :

— Il avait laissé la bombe sur le paillasson, alors vous savez ce que j’ai fait ?

— Non, je ne sais pas, fit Schneider, l’esprit ailleurs.

— J’ai juste ajouté au-dessus, en grosses lettres : OMAHA. Omaha Bitch.

Elle rit toute seule, d’un rire un peu faux. Merde, elle crevait de nouveau d’envie. Comme Schneider semblait s’être rembruni, elle demanda, avec un brusque ton de gravité :

— Vous avez eu votre type ?

— Oui, reconnut Schneider. Il est à la prise de sang.

— Il risque gros ?

— La peine de mort.

Elle frissonna. Ils retournèrent à l’intérieur. Le médecin du Samu les attendait avec un demi-sourire aux lèvres, une enveloppe à la main. À brûle-pourpoint, il demanda de face à Schneider :