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— Vous connaissez la vraie histoire de Tristram et Isolde ? La vraie, pas celle qu’on raconte aux enfants des écoles.

— Je connais, fit Schneider, et ça fait bien longtemps qu’on ne l’enseigne plus aux enfants des écoles.

— Je vous cherchais, on m’a dit que vous étiez sorti fumer une cigarette.

Schneider comprit instantanément qu’il n’y avait pas que les balises encore allumées de l’héliport dans un rayon de deux cents mètres. Le toubib avait vu un homme et une femme enlacés en train de s’embrasser, et alors ? C’était un petit bonhomme roux aux abords pacifiques et qu’on aurait pu prendre pour un simple commis aux écritures dans la cinquantaine, n’eût été la lassitude un peu ironique de son regard. Il reprit un ton sec et professionnel, en tendant l’enveloppe à Schneider :

— Son bilan clinique, ainsi que le certificat médical y afférent. Les constantes sont bonnes, et il ne porte aucune trace de violence, ce qui est plutôt étonnant pour un patient provenant de chez vous. Votre client est dans un état général satisfaisant, en tout cas compatible avec une mesure de garde à vue. Il se trouve seulement qu’on vient de le chronométrer à quatre grammes quarante. Compte tenu que le taux d’alcoolémie baisse en moyenne de 0,20 gramme par heure pour un homme de sa corpulence, il va falloir un bon moment avant que vous ne puissiez l’entendre. (Il avait haussé les épaules, puis ajouté mezzo voce  :) À toutes fins utiles, ça vous laisse largement le temps de vous retourner.

Schneider était rentré à l’hôtel de police. Catala conduisait sans hâte et Francky continuait à puer la mort. Il faisait très froid et les passants se hâtaient, le nez dans leur cache-col. Charlie avait mis le chauffage au maximum dans la voiture, ce qui faisait que la puanteur était maximale. C’était cela ou se geler les choses, avait observé le jeune homme. Pour sa part, Schneider aurait préféré se geler les choses.

(Omaha Bitch. Il n’arrivait pas à percuter. Il pouvait agir sur son propre esprit, dans une certaine mesure tout au moins, peut-être le pouvait-il aussi sur son âme, pourquoi pas, mais pour ce qui se passait sous la ceinture, il n’y pouvait rien. La zone était devenue hors contrôle. Omaha Bitch. Il suffisait qu’elle le frôle, même seulement du bout des doigts. Surtout seulement du bout des doigts. Il commençait à comprendre avec effarement ce que cela pouvait vouloir dire, devenir dingue de quelqu’un. Il était en train de devenir dingue d’elle.)

Il reprit seulement conscience au moment où Charlie descendait à basse vitesse les ralentisseurs de la rampe d’accès au parking souterrain. Klung-klung-klung. Omaha Bitch lui avait demandé à quelle heure il comptait finir ce soir. Il n’en savait rien. Elle lui avait demandé si elle pouvait au moins dormir chez lui. Il avait répondu qu’il lui avait laissé un trousseau de clés, libre à elle d’en faire usage ou pas…

Avec l’aide de Charlie et d’un garde-détenus, ils avaient placé Francky en cellule de dégrisement, une pièce vide et nue, parfaitement glaciale, avec un bat-flanc en béton, des chiottes à la turque et une lampe blindée, parfaitement inaccessible, au plafond. La lumière brûlait jour et nuit. Il y avait une lourde porte en acier et un judas à travers lequel le garde-détenus avait pour tâche de surveiller. Schneider avait fait étendre une vieille couverture militaire sur Francky avant de sortir. Il avait signé le registre de dégrisement. Il était alors treize heures quarante-deux.

Malgré l’avis du médecin, Schneider prévoyait un début de première audition vers dix-huit heures. Le temps de se retourner. Il était retourné dans son bureau organiser la suite des opérations. Envoi de l’arme et des munitions saisies à la balistique, expertise des effets trouvés dans la planque de Francky par les gens de l’Identité judiciaire. On avait remis Bubu dehors, faute d’avoir quelque chose de tangible à lui reprocher, à part le seul fait d’exister. Il fallait maintenant le récupérer, de même que le soi-disant Chiquito. Procéder à l’audition par procès-verbal de la mère de Francky. Il fallait procéder à l’examen détaillé de la Harley, provisoirement remisée au sous-sol. Le groupe Schneider s’était mis à turbiner sans qu’il soit besoin de tout expliquer à tout moment. Ils travaillaient ensemble depuis presque sept ans. À part que dehors, il gelait à glace, tout baignait. Jusqu’au moment où le téléphone sonna non loin du coude de Schneider. Une voix rauque et brutale qu’il ne connaissait que trop bien avait résonné tout près, dans l’écouteur. Elle aussi semblait provenir de l’Âge des Ténèbres :

— Faut qu’on se parle, Schneider.

— Négociable ou pas négociable ?

— Pas négociable.

— Tu l’as serré, c’est fait ? demanda Tom d’un ton crispé.

— Oui, fit Schneider.

Visiblement, le policier était loin de se trouver au mieux de sa forme. Il avait le visage gris et donnait des signes d’épuisement. Il portait encore ses gants glissés dans la ceinture, signe qu’il revenait juste d’opération. Quelle que fût l’arme, Schneider tirait toujours les poings gantés. La lumière devait lui blesser les yeux, car il ne cessait de tripoter ses lunettes. Le coup de feu passé, la Concorde était presque vide. Elle le resterait jusqu’à l’heure de l’apéritif. Durant quelques heures, on pouvait s’y sentir raisonnablement en paix avec le monde entier.

Les deux hommes se faisaient face dans des fauteuils club en coin. D’un commun accord, ils avaient jugé bon ne pas se rencontrer au vu et au su de tous. Schneider avait allumé une cigarette. Tom tripotait un cigarillo, comme dans l’expectative.

— Pas eu de problème ?

— Non. Un de mes types l’avait logé dans la nuit, on n’a plus eu qu’à le cueillir en douceur.

Schneider balaya la rue glacée dehors. Sous le froid, les pavés avaient revêtu un aspect terne et distant et les voitures en démarrant traînaient derrière elles de grands panaches de vapeur d’eau. Un jour comme les autres. Un saute-dessus comme les autres. Un assassin comme les autres. Routine.

— Vous avez retrouvé l’arme ? s’enquit Tom.

— L’arme, les munitions. Le type s’est servi d’un automatique .45. Un modèle commémoratif Bois-Belleau. Il en a traîné beaucoup, après guerre, et il en traîne encore pas mal. En revanche, il a tiré de la munition récente de marque allemande. Des balles à tête creuse.

Tom aussi regardait la rue dehors. De ses doigts puissants, il avait broyé le cigarillo dans le cendrier. À présent, il agrippait les bras du fauteuil comme s’il s’attendait à devoir en bondir d’un instant à l’autre. Dans la carlingue, dans le froid, le grondement des moteurs et les bourrasques du vent, dans les tourbillons d’air, une lumière verte s’allumait et il fallait y aller. Juste avant que la lumière s’allumât, celui qui se trouvait au bord du trou empoignait à pleine main le métal de chaque côté de la porte. Bien que lieutenant-colonel, Monsieur Tom se faisait un point d’honneur de toujours sauter à la tête de ses hommes.

C’était dans une autre vie. Il dit, d’une voix sourde :

— Commémoratif Bois-Belleau. Il n’y en a pas eu tant que cela. Le numéro de série a été limé.

— Correct, fit Schneider.

— Limé ou pas, l’écrouissage des numéros change la densité moléculaire de la matière. La police technique n’aura aucun mal à identifier l’arme.

— Correct, fit de nouveau Schneider.

— Elle ne tardera pas à découvrir que ce pistolet provient d’un lot d’armes volé dans un dépôt de l’Otan, fin 1959.

Schneider contempla de loin la face de son vis-à-vis.

— Il est possible en effet que les techniciens de la police scientifique aboutissent à ces conclusions. Il se peut aussi qu’ils n’y aboutissent pas. Il se peut aussi qu’on n’arrive jamais à retracer la carrière de l’arme entre ’59 et avant-hier. Il se peut que.