Il se tut, leva son verre auquel il n’avait pas touché et dont il examina le contenu par transparence. Le pire était à venir. Ce que Schneider détestait le plus. L’interrogatoire. Le moment où il fallait mettre le type d’en face à poil, moralement à poil, lui faire raconter tout, par le détail, d’un bout à l’autre. Et dans l’interrogatoire, ce que Schneider détestait par-dessus tout, c’était ce qu’il appelait « le moment trouble des aveux ». La plupart du temps et dans des cas de peu d’importance, il déléguait cette tâche à l’un de ses adjoints, soit Müller, soit Charlie Catala, dans la majeure partie des cas. Sentant les aveux imminents, il se levait brusquement et cédait la place en ordonnant :
— Prenez la suite, je vais pisser.
Tout le monde connaissait le code. Schneider sortait fumer une cigarette, adossé dans le couloir, ou alors, il allait pour de bon pisser un coup et fumait une cigarette dans les toilettes en regardant dehors. Lorsqu’il revenait, c’en était fait. Il se penchait et lisait sur la machine :
— Je reconnais l’intégralité des faits qui me sont reprochés.
Ou bien :
— J’ai décidé de vous dire maintenant toute la vérité.
Ou bien, lorsque Charlie Catala était l’interrogateur, une formule un peu plus j’m’en-foutiste, et qui commençait invariablement par :
— Ayant décidé de soulager ma conscience et de me mettre à présent en règle avec Dieu et avec les hommes, je dois vous déclarer que…
Dans le cas d’une tentative d’assassinat sur la personne d’un fonctionnaire dépositaire de l’autorité, Schneider ne pouvait se permettre de déléguer à un subalterne. Immanquablement, l’affaire se terminerait aux assises et nul n’aurait compris que l’interrogatoire du mis en cause eût été confié à quelqu’un d’autre que le chef du groupe criminel, le policier le plus expérimenté dans le grade le plus élevé.
Schneider était échec et mat.
C’était à lui et à personne d’autre que revenait la tâche de faire accoucher Francky.
Tom le fit revenir à lui :
— Pourquoi il a fait ça ?
— Pas toi, Tom. Pas toi, ce genre de question à la con.
— Dans un homicide, dit l’autre sans raison, avec un brusque ton de souffrance, il y a toujours deux victimes. Celui qui a tiré et celui qui est mort.
— Amen, grinça Schneider.
Monsieur Tom avait les poings crispés sur les accoudoirs. Il murmura d’une voix sourde :
— Francky, je l’ai connu tout gosse. Il avait six ou sept ans. Il était beau, il était sale comme un peigne, il était insolent et méchant, une vraie teigne. Déjà, il volait tout ce qu’il pouvait voler. À douze ans, il s’est fait piquer par l’un de mes contremaîtres. Il était en train d’embarquer un frigo de chantier, un Cadillac à pétrole trois fois trop gros pour lui dans une vieille brouette à une roue. Pourtant, Francky, c’est juste le gosse que j’aurais aimé avoir pour fils.
— Amen, grinça Schneider de nouveau.
Il avait beau tenter de jouer le temps, il allait bien devoir finir par retourner dans son bureau, auditionner le voleur de douze ans qui se servait d’une brouette à une roue pour tirer un frigo de chantier. Francky avait à présent vingt-sept ans et tenté de tuer un flic. Schneider vida son verre. On pouvait considérer l’entretien comme terminé, mais Tom lui adressa brusquement un sourire qui se voulait lointain, d’un ton qui s’entendait blessant :
— Tu as fini par conclure, avec ta gonzesse ?
— Tu baisses, Tom, regretta Schneider. La dernière fois, c’était une pouffe, cette fois c’est juste une gonzesse. La prochaine fois, quoi ?
— T’as rien compris au film, mon con.
— Qu’est-ce qu’il y avait à comprendre ?
— Cette fille, c’est tout sauf une saute-au-paf. Ses gros nichons, elle en a rien à carrer. Le cul, elle en a rien à carrer. Les fringues de pute, chez Marina, elle en a rien à carrer.
— Ah, s’irrita Schneider. Parce que tu sais ça aussi.
— Oui, je sais ça aussi. Marina c’est moi et moi c’est Marina. Ce que je peux te dire également, c’est que ta chérie a laissé trois empreintes de carte bleue pour payer tant par mois, parce qu’une infirmière aux urgences ça ne gagne pas des mille et des cents. T’as jamais rien compris au film, Schneider, c’est pas qu’elle chasse le mâle, c’est juste qu’elle veut se faire cloquer un môme. Le reste, elle s’en bat les choses qu’elle n’a pas. Et c’est sur toi que c’est tombé, pauvre con.
Schneider avait reposé lentement son verre. Il s’était levé lentement et s’était dirigé vers la sortie de son pas élastique, imperceptiblement ralenti. Au dernier moment, sans se retourner, il avait fait très haut un doigt ostensible et d’une rare insolence. Puis il était sorti dans le froid mordant.
En rentrant à l’Usine, il avait été cueilli à froid par Charles Catala qui courait vers lui.
— Venez vite, on a un problème.
Le problème s’entendait à travers les cloisons. Un type était en train de se faire tabasser. Même les civils qui se trouvaient dans la salle d’attente pouvaient l’entendre et se contentaient de faire le gros dos. Le problème n’était pas fréquent, mais il arrivait qu’il se produisît de temps en temps, surtout au groupe stupéfiants. Stern affirmait diriger un groupe de durs avec des méthodes de durs. Schneider avait compris sur-le-champ, mais il avait ensuite vu Müller venir à lui :
— La bande à Stern a récupéré Francky en dégrisement. Ils sont en train de le travailler au corps.
La voix de Müller était dépourvue de toute émotion. Schneider avait donc fait irruption dans le bureau de Stern et il ne lui avait fallu qu’une fraction de seconde pour enregistrer la scène. Sur la gauche, Stern, assis sur son bureau une bière à la main et ses courtes jambes remuant dans le vide. Deux esclaves sur la gauche, qui se tenaient immobiles, dans l’expectative. Et Pablo Escobar penché sur un corps nu, en chien de fusil par terre, dont on voyait la maigre épine dorsale et les côtes qui se soulevaient comme celles d’un sprinter à bout de souffle. Le type faisait le gros dos, Escobar lui bourrait les côtes et les jambes de coups de pied qui n’avaient rien de désordonné. Escobar avait les bras ballants et portait de gros gants de chantier, tachés de sang. Le type saignait des poignets et des chevilles, à cause de l’acier des menottes serrées à bloc.
Pablo avait la réputation d’un homme méthodique, réfléchi et relativement exempt de sentiment. Stern avait fait mine de se remettre sur pied, Schneider l’avait envoyé bouler du plat de la main. Stern avait fait un soleil par-dessus son bureau, emportant tout sur son passage. D’instinct, Charlie avait fait mouvement pour couvrir son chef. Ça n’aurait pas été la première fois que des flics se rentraient dans la gueule entre eux, et d’ordinaire les choses se terminaient toujours à l’amiable, sans que rien ne suintât nulle part.
La police aussi est capable d’omerta, surtout lorsque ses intérêts vitaux sont en jeu.
Il était ainsi de tradition que la Grande Maison lavât son linge sale en famille et la brutalité y était admise comme allant de soi, pour autant qu’elle demeurât discrète. Chacun savait que la garde à vue ne devait rien avoir d’une partie de plaisir, selon les dires mêmes du célèbre commissaire Froussard. On s’acheminait donc vers une petite partie de chicore entre soi.
Escobar s’était donc retourné en direction de Schneider, qu’il avait vu cependant enfiler ses gants de pédé. Schneider l’avait cependant prévenu tout de suite d’une voix lointaine et presque spéculative :