— À votre place, j’hésiterais.
Schneider avait une réputation de combattant endurci et dur au mal. Müller et Charles Catala ne passaient pas pour des manchots. Escobar avait donc cherché Stern du regard, en quête d’instructions et n’avait rien trouvé. Stern était occupé à tâcher de recouvrer un semblant d’équilibre, tout en refaisant surface. Schneider avait arraché le storno qu’il portait à sa ceinture et annoncé, en actionnant la pédale d’émission :
— Samu demandé.
Escobar avait hésité une seconde de trop, laissant à Müller le temps de s’interposer entre lui et Schneider. Par terre, Francky remuait, un peu comme s’il essayait de ramper sur le côté vers la sortie qu’il n’avait aucune chance d’atteindre. Sur le lino, il laissait derrière lui une longue traînée de sang glissé. Schneider avait saisi le combiné de téléphone sur le bureau de Stern et pianoté rapidement un numéro. Tout en parlant dans le storno, il s‘annonça :
— Inspecteur principal Schneider, madame. Passez-moi de toute urgence le bureau du procureur Gauthier, je vous prie.
— Fils de pute, grinça Stern presque à bout portant. Espèce de fils de pute.
Il avait plus que jamais une face de batracien, les traits bouffis de rage impuissante.
— À votre place, je ne le répéterais pas une troisième fois, lui recommanda Schneider.
S’il n’avait pas tourné sous benzédrine, sans doute aurait-il agi autrement.
Puis il eut son correspondant en ligne.
Il était un peu plus de quinze heures à sa montre.
Quinze heures trois à la grosse pendule au-dessus de la porte.
Dix-sept heures à la montre de Schneider. Il fumait, le regard en dedans. Le Samu était arrivé presque immédiatement, avait rangé son véhicule à cul au ras des marches de l’hôtel de police, au prétexte que l’accès au sous-sol était trop bas. Au vu et au su de tout le monde, y compris des civils qui attendaient dans le hall pour déposer plainte. L’équipe médicale avait galopé dans les escaliers et les couloirs avec son matériel. Francky avait été détaché, ventilé, et avait reçu les premiers soins chez Stern, puis il avait été évacué sur civière, une couverture de survie sur le corps. Il en dépassait un pied nu et sale. Avisé des faits, le procureur Gauthier était arrivé en trombe au milieu de l’intervention du Samu. Il avait trouvé une vraie pétaudière de témoins et de flics et avait sèchement consigné Schneider dans son bureau, en qualité de principal témoin.
Depuis, celui-ci fumait en relisant les actes de procédure. Le technicien de l’Identité judiciaire était venu lui apporter les premiers résultats d’examen. Il avait effectué un tir de comparaison. Sans aucun doute possible, les munitions saisies sur les lieux de l’interpellation de Francky et celles de la station-service correspondaient trait pour trait. Les traces de percuteur, ainsi que celles de la griffe d’extraction, correspondaient avec précision. Le lot était identique. Il avait remis à Schneider les planches photographiques, ainsi que son relevé de conclusions. Même arme, même munition.
Par ailleurs, il avait relevé sur l’arme saisie des empreintes digitales qu’il n’avait eu aucun mal à comparer avec le relevé décadactylaire du jeune homme, qu’il avait réclamé aux archives. Aucun doute non plus qu’il s’agissait des mêmes. L’arme ne comportait que les siennes, on en trouvait aussi bien sur le bloc de culasse, qu’on saisit de la main gauche pour faire monter une cartouche, que sur les flancs du chargeur lui-même. Il y avait même un morceau d’empreinte palmaire lisible sur la pédale de sûreté. Le technicien avait remis de même son rapport, qu’il avait établi immédiatement, compte tenu de l’urgence et de l’extrême simplicité des recherches et des examens.
Müller était rentré s’asseoir. Il avait examiné clichés et documents. Schneider fumait en silence, les yeux creux. Müller avait conclu :
— Francky l’a dans le cul, fort et clair.
Il était l’homme des conclusions simples et des propos elliptiques. Grand et décharné, il faisait partie des meubles depuis le début des années soixante. Il s’approchait sans hâte de l’âge de la retraite et avait déjà prévenu qu’il n’y aurait pas de pot de départ. Aussi bien, il aurait pu exercer des fonctions d’employé des postes ou de douanier, ou d’instituteur, avec la même sobre indifférence et une efficacité comparable. Tout en fumant, Schneider s’était penché sur l’interphone :
— Catala, dans mon bureau.
Charlie avait surgi en agitant ses boucles brunes. Schneider lui avait fait signe de s’asseoir. Charlie avait remarqué, avec une certaine allégresse :
— Ça camphre, dans les hautes sphères. Le proc’ s’est bouclé en conclave depuis une heure dans le cabinet du commissaire central, avec cette tantouze de Manière et Stern. On entend gueuler depuis l’autre bout du couloir, malgré les portes capitonnées. Il semble que le gros du litige porte sur l’intervention du Samu dans des locaux de police. Du jamais-vu depuis que la police est police.
— Amen, fit Schneider.
Catala en avait conclu que Schneider n’était pas à prendre avec des pincettes.
Celui-ci avait relevé les yeux :
— À ma connaissance, le commissaire Manière n’a rien d’un inverti.
Il avait eu un étrange sourire furtif, puis balayé ses deux adjoints de son étrange regard.
— Aucune gloire à couler à plusieurs. Gauthier m’a clairement laissé entendre qu’il n’admettrait pas qu’on fasse passer les exploits de Stern à la trappe. Ne vous y trompez pas, il se règle des comptes qui nous dépassent. (Il regarda dehors. La nuit était tombée. Cette face blême aux yeux creux dans la vitre, c’était bien lui.) Attiré par le bruit, je suis entré chez Stern, j’y ai constaté ce que j’ai constaté. J’ai mis personnellement un terme aux violences.
Il se voyait remuer les mâchoires. Il s’entendait parler. Il s’interrompit, comme fasciné par le spectacle de la nuit. Après un silence, il dit :
— Rien ne vous oblige à figurer dans l’image.
— Ce qui veut dire ? grogna Müller d’une voix sourde.
— Que celui qui doit prendre, c’est le chef de groupe, pas les chaouches, dit Schneider d’un ton cassant en le regardant droit dans les yeux.
Il n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit : Müller était déjà debout, faisant valdinguer sa chaise, il était sorti en claquant la porte si fort que les cloisons en avaient tremblé. Nul n’aurait cru La Mule capable d’une telle rapidité d’exécution, ni d’une rage pareille. Charlie Catala s’était levé pour ramasser la chaise, il s’était rassis et avait allumé une cigarette. Schneider regardait toujours dehors quelque chose de pénible qu’il était le seul à voir.
— Parce que ça va retomber ? supposa le jeune homme.
— Oui, dit Schneider.
Charles Catala haussa les épaules. Il ne manquait pas de courage et d’insolence, mais ni l’un ni l’autre ne sont des qualités prisées chez un jeune fonctionnaire de police en début de carrière.
— Tirez-vous de cette merde, Charles, dit Schneider. Vous avez une femme ?
— Des femmes. Elles vont, elles viennent. Pas une seule qui soit restée.
— Un jour, il y en aura une qui restera. Vous avez une maîtrise d’histoire.
Schneider pensa : vous avez une chance de refaire votre vie, mais il ne le dit pas.
— Barrez-vous vite, avant qu’ils aient eu votre peau.
— Et vous ?