Schneider eut un geste évasif et de peu de portée.
Pour lui, c’était trop tard.
Puis il y eut un appel du Samu. On préférait garder le patient en observation pour la nuit. Le type avait sérieusement morflé. Il avait deux côtes et l’avant-bras gauche brisés, sans doute du fait de ce qu’on appelle réflexe de défense. Ses jours n’étaient pas en danger, a priori, mais le médecin chef avait décidé de le garder. Schneider n’avait ni l’envie ni le moyen de s’y opposer. Il expédia Charlie Catala notifier sa garde à vue à Francky, organisa avec le poste de police la surveillance du détenu. Rien que des tâches de routine, qui avaient pour principal mérite d’occuper l’esprit. Puis il y eut un appel de Monsieur Tom auquel Schneider raccrocha au nez. Puis on frappa à la porte, et presque tout de suite, le procureur Gauthier entra, son manteau sur le bras. Et vint s’abattre en face de Schneider, sur la chaise qu’avait occupée Müller un instant auparavant.
— Vous avez joué au con, Schneider. Vous étonnez pas de vous retrouver au milieu du champ de tir.
Il tendit les doigts et le policier fit glisser son paquet de Camel et le Zippo dans sa direction.
— Merci, fit Gauthier en allumant sa cigarette.
Schneider semblait l’observer de très loin et ne guère manifester d’intérêt à la conversation. Pour Gauthier, le policier constituait une énigme passablement indéchiffrable. Il remarqua :
— C’est drôle, je ne voyais pas le coup provenir de votre part. Les exactions de la bande à Stern, les cassages de gueule en geôle ou ailleurs, les rondes-battues de la gare, ne croyez surtout pas qu’on en ignorait tout, à la cour comme à la ville. Tout le monde savait que les flics avaient la main lourde, et je dois reconnaître que la majeure partie de la population y voyait une sorte de… De garantie…
Schneider entrouvrit les lèvres, mais ne dit rien. Une seconde, Gauthier eut l’impression de surprendre dans les yeux gris comme une sorte d’indicible tristesse, une lassitude qui s’effaça tout aussitôt pour laisser place à une morne impassibilité.
— Qu’est-ce qui vous a pris, Schneider ? Une brusque remontée d’huile ? Une sorte de crise de conscience ? Je sors de chez le central : tout le monde est d’avis d’écraser. Un impératif : laisser la presse en dehors du coup. Impératif catégorique. Pas de creux, pas de vague. Vous connaissez la chanson. S’il y avait la moindre fuite, la ligne de défense de vos autorités est que le cassage de gueule a été motivé par le fait que la victime est un tueur de flics. Indignation toute naturelle, esprit de corps. Circulez, y a rien à voir. Vous ne dites rien, Schneider ?
— Non, dit Schneider d’un ton sec. Excepté ceci : le détenu était sous ma responsabilité. Il se trouvait en cellule de dégrisement, d’où il a été extrait de manière injustifiée par des fonctionnaires dépourvus de toute autorité à son égard. Il était de mon devoir d’officier de police judiciaire chargé de l’enquête de mettre fin aux violences illégitimes qu’il subissait, dès lors que j’en ai eu connaissance, et aussitôt que j’ai constaté que l’individu en était victime dans des locaux de police, de la part de fonctionnaires de police.
— Dont acte, persifla Gauthier. Vous êtes très fort, Schneider. En droit, vous êtes très fort, vous êtes même imparable. Dans les faits, vous êtes mort.
Schneider fit bouger les épaules. La lassitude lui tombait dessus à l’improviste et en même temps, une question le lancinait. Il avait laissé un double de clés à Cheroquee, libre à elle de s’en servir ou pas. Des clés, on les utilise aussi bien pour partir que pour revenir. La souffrance que Cheroquee ne fût plus là lorsqu’il rentrerait le taraudait bien plus que la perspective de passer au tourniquet, qu’il voyait désormais s’approcher à grands pas. Gauthier affecta de rire doucement.
— Pour vos camarades de jeu, vous avez brisé l’omerta. Je ne dis pas que tout le monde appréciait le comportement sportif de certains des leurs, mais vous avez ouvert votre grande gueule. Quelle idée, Schneider. Personne n’aime celui par qui le scandale arrive. Alvarez a appelé le ministère. Attendez-vous à ce que les Bœufs débarquent dans les plus brefs délais. Et vous êtes le cœur de cible.
Tout en allumant une cigarette à la précédente, Schneider haussa les épaules.
— Pour ma part, dit Gauthier en se levant, j’exige que vous rédigiez et signiez un procès-verbal circonstancié de l’incident dont vous et vos hommes avez été témoins. Ce procès-verbal sera joint à la procédure concernant la tentative d’homicide volontaire commise à l’encontre de l’inspecteur principal Meunier.
— Bien, monsieur le procureur, déclara Schneider.
— Ce document en fera partie intégrante.
— Bien, répéta Schneider.
— Vous avez du solide, contre le suspect ?
— Tout ce qu’il faut pour qu’il tombe de son propre poids, reconnut le policier d’un ton neutre.
— Je crois savoir qu’il n’en est pas à son coup d’essai.
— Individu connu des services pour des faits d’homicide, actuellement non recherché, récita Schneider.
— Où il est, en ce moment ?
— Gardé à vue aux urgences. Inaudible avant demain matin au plus tôt.
D’une brève torsion de poignet, Gauthier consulta sa montre.
— Vous êtes dans les clous de l’enquête de flagrant délit. Entendez-le dès que possible et présentez-le-moi dans les meilleurs délais. Demain, à quinze heures, par exemple. Avec le bataclan qu’il y a eu, attendez-vous à ce que la presse soit présente aux marches du palais de justice.
Schneider secoua la tête. Gauthier écrasa sa cigarette, se leva, le manteau sur le bras.
— À toutes fins utiles, Schneider, grinça-t-il, si les choses tournaient mal, si par malheur vous persistiez dans vos déclarations, vos autorités sont disposées à dealer sans état d’âme la tête de l’enquêteur de police Escobar contre la virginité du commissaire Stern.
Le magistrat était à la porte et sortit sans rien ajouter.
Schneider avait traînaillé au bureau en attendant que l’Usine se vide. Il avait mis le flight de Francky à sécher, ainsi que l’ensemble de ses affaires et de ses bottes. Ses effets seraient saisis et placés sous scellés afin de procéder à expertise. Un vêtement, une chaussure, tout objet trouvé en possession de l’auteur pouvait le relier irrémédiablement au crime. Une empreinte, une goutte de sang projeté à l’impact, un cheveu, une infime trace de cambouis, tout était de nature à concourir à la condamnation. Le casque intégral avait été expédié au labo à toutes fins utiles. Rien ne pouvait indiquer qu’il avait été porté par quelqu’un d’autre que Francky. Schneider ne pouvait s’empêcher de penser que c’était la mort qui était dans la ligne de mire.
Il avait baissé les rideaux, éteint et était sorti. Les couloirs étaient déserts. Le planton qui se tenait derrière la banque, dans le hall, avait fait mine de se lever pour le saluer. Schneider s’était borné à un signe de tête. Il était sorti dans le froid, avait traversé sans hâte le glacis et trouvé refuge aux Abattoirs.
— Moins onze à quinze heures, lui avait annoncé Dagmar en posant un scotch devant lui. (Elle s’était accoudée.) Il paraît que les types à Stern ont mis une danse à Francky.
— Ça peut se dire comme ça, concéda Schneider.
— Vous savez que la bande à Stern est au cul de Bugsy, fit la femme, à mi-voix.
Elle regardait ailleurs. Schneider garda le silence.
— Escobar est une pute, grinça Dagmar, et Stern est son maquereau.
Pour des raisons ignorées de tous, elle n’aimait ni l’un ni l’autre. Le seul type qu’elle aurait aimé aimer se tenait devant elle et la femme savait bien qu’elle n’avait pas l’ombre d’une chance. À l’autre bout du comptoir, Müller conciliabulait avec des ouvriers du bâtiment, tout en tournant ostensiblement le dos. Puis subitement, Dagmar s’éloigna en direction de la caisse et on se posa à côté de Schneider.