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— Paraît que Francky a mangé grave ?

Dans la glace, Schneider avait vu Monsieur Tom arriver. Il l’avait vu dès qu’il avait poussé la porte vitrée, tout en déboutonnant son manteau et en parcourant machinalement la salle du regard. Il n’était guère imaginable de prendre Monsieur Tom par surprise.

— Affirmatif, murmura Schneider, le nez dans son verre.

Du geste, Monsieur Tom avait commandé la même chose et demandé d’une voix cassée que la fureur étranglait à moitié :

— Les types à Stern, hein ?

— Si tu sais toutes les réponses, pourquoi tu poses les questions ?

Tom avait saisi le coude de Schneider, le forçant à se tourner.

— Ces fils de pute vont le payer.

— Ces fils de pute ne vont rien payer du tout, ni à toi ni à personne, déclara Schneider avec lassitude. On va faire raquer le lampiste, comme d’habitude et les autres vont s’en tirer les cuisses propres. Bois ton verre et casse-toi, Tom. Même toi, tu me fatigues, ce soir.

Il vida le sien et fit signe à Dagmar d’en apporter un autre.

Il le but d’un trait sans un mot et paya.

Au moment de tourner les talons, il examina Tom de pied en cap, de la pointe des mocassins Gucci jusqu’au nœud Windsor de la cravate bordeaux, il palpa le revers du manteau laine et soie ardoise avec une sorte d’insolence tranquille puis dit :

— Tu peux quand même te rendre utile à quelque chose, Tom. Tu peux faire envoyer des fringues à Francky au Samu. Je m’arrangerai pour que le gardien les lui fasse parvenir.

— Des fringues ?

— Quand il a été évacué, Francky était à poil. Ça faisait des semaines qu’il ne s’était pas lavé. So long, Tom.

Pour la première fois depuis des années, Schneider rentra chez lui en bus. Il avait espéré que la petite Austin vert anglais se trouverait stationnée en bataille sur le parking. Elle n’y était pas. Il avait immédiatement transféré le contenu de sa boîte aux lettres dans la corbeille destinée aux prospectus. En entrant dans l’appartement, il avait brusquement perçu les traces du parfum de la jeune femme, comme l’ombre d’une présence obsédante. Elle n’était pas dans le living. Elle n’était pas dans la chambre. Elle n’était nulle part. Elle avait refait le lit en partant. Elle n’était nulle part et elle était partout.

Il était vingt et une heures. Schneider avait retiré ses boots et rangé sa veste de combat dans le placard. Il avait posé son porte-carte et son arme sur la table basse, avec un paquet de cigarettes, son Zippo et un cendrier. Il s’était servi un verre auquel il n’avait pas touché. Il avait éteint et s’était assis dans la pénombre, coudes aux genoux et la tête dans les mains, à fumer cigarette sur cigarette. Plusieurs fois, il avait tressailli en percevant le bruit sourd de la machinerie de l’ascenseur qui s’ébranlait. À chaque fois, il avait entendu la cabine s’immobiliser plus haut ou plus bas.

Et brusquement, la fatigue lui était tombée dessus de toute sa hauteur. Il avait écrasé sa cigarette et s’était étendu sur le divan, un bras sur les yeux. C’est la lumière qui l’avait réveillé en sursaut. À sa montre, il ne devait avoir dormi que cinq minutes et pourtant cela lui avait semblé être des heures.

Cheroquee se tenait sur le seuil du salon, vacillant sur les talons, un gros sac de courses au bout de chaque bras. Elle amenait le froid de grandes étendues glacées avec elle. Elle avait tout de suite senti que quelque chose n’allait pas. À grands coups de chevilles impatientes, elle s’était débarrassée en hâte des talons qui avaient atterri au petit bonheur. Elle avait abandonné sur place parka scandinave et sacs, elle avait laissé tomber sa pochette et s’était précipitée. Elle portait une petite robe en mohair noir toute simple qui lui allait juste au-dessus des genoux, ainsi que des collants sombres et rien d’autre. Schneider était resté un grand moment immobile, les yeux fermés, le front contre son ventre, les bras enserrant de toutes ses forces ses cuisses jointes. Cheroquee se tenait debout et lui caressait la nuque du bout des doigts, très doucement, comme elle l’aurait fait pour calmer un très jeune enfant qui souffre sans rien dire.

— Mon Dieu, gémit-elle sourdement à mi-voix, mon Dieu, qu’est-ce qui est en train de nous arriver ?

9

Le jour ne s’était pas encore levé, et les lumières du parking en bas avaient cette sécheresse distante qui indique qu’il gèle encore à glace. Les voitures étaient encoconnées d’une mince gangue terne et vitreuse. Cheroquee se tenait devant la porte-fenêtre de la cuisine. Elle sentait le froid qui émanait de la vitre. Elle s’était levée comme tous les matins à six heures. Elle s’était brossé les dents, avait pris sa douche. Mouillés, ses cheveux lui arrivaient à la taille. Elle les avait séchés à la serviette tout en se servant un café. Schneider dormait encore. Il était tombé d’un coup vers le milieu de la nuit après lui avoir longtemps parlé à mi-voix, sans la regarder. Elle le tenait à bras-le-corps et, par instants, il lui caressait la figure et les épaules à l’aveugle. Schneider était un homme extrêmement viril et très vigoureux, très inventif également, mais il était aussi capable à l’égard de la jeune femme d’une étrange tendresse, parfaitement inattendue. Schneider n’était pas un faux dur : c’était un vrai et elle se le rappelait avec une sourde brûlure dans les reins et une petite grimace nostalgique qui n’était pas due au déplaisir. Schneider était très capable de la faire grimper aux murs et de la laisser presque inconsciente, c’était aussi quelqu’un d’autre. Elle ne savait pas au juste qui, mais Cheroquee devait s’y résoudre : c’était son mec.

D’ailleurs, dans son esprit, en pensant à lui, elle disait : mon mec.

Elle habitait l’une de ses vieilles chemises militaires qui lui arrivait à mi-cuisse et qu’elle avait eu de la peine à boutonner convenablement en haut. Elle se levait tôt pour se donner le temps de rêvasser quelques minutes avant que la journée ne commence.

On avait sonné à la porte, deux brèves une longue. Comme on n’avait pas répondu tout de suite, on avait frappé du plat de la main contre le battant en appelant Schneider d’une voix étouffée. Elle n’avait pas hésité à aller ouvrir comme elle était, pieds et jambes nus, avec un doigt sur la bouche.

— Il dort encore. Je vais le réveiller. Entrez donc, il y a un pot de café sur la paillasse, il doit être encore chaud.

Charlie Catala était resté sur le seuil. Il essayait de regarder ailleurs et partout en même temps.

— Vous devez être Charlie, c’est ça ? Entrez, entrez, je ne mords pas.

Elle avait pivoté sur les talons et s’était dirigée vers la porte de la chambre. Catala n’avait pu s’empêcher de la suivre des yeux. La jeune femme avait les jambes fuselées, des chevilles fines et une démarche de danseuse, très fluide et assurée. Puis il était allé se servir une chope de café dans la cuisine.

À présent, ils étaient assis à table. Schneider et la jeune femme se tenaient la main. Catala gardait le silence. Schneider sourit brusquement :

— Voilà, Charles, comme ça, vous êtes au courant.

Le jeune homme ne trouva rien à répondre. Il n’aurait pas été plus étonné s’il avait surpris le chef du groupe criminel avec un routier sur une aire de repos. Aux yeux de tout le monde, Schneider n’avait pas d’existence propre. Il n’avait pas d’existence du tout. Il détenait sans aucun doute une identité professionnelle, mais rien de plus ni rien d’autre. C’était le meilleur procédurier du central, un tireur d’élite reconnu et quelqu’un à qui on faisait appel en cas de coup dur. C’était un homme qui tournait nuit après nuit et avait tendu ses filets sur toute la ville. Ceux qui ne l’aimaient pas avançaient sans preuve qu’il avait recours aux amphétamines. On lui avait attribué à plusieurs reprises des aventures flatteuses, mais rien, pas la moindre preuve ou indice n’était venu étayer ces soupçons. Tout en évitant avec soin de porter les yeux sur la poitrine de la jeune femme, Charles avait tout de même souri, mais d’un sourire qui ne trahissait guère d’espoir :