— Vous n’allez quand même pas me faire croire que vous avez l’intention d’essayer de civiliser Schneider.
Celui-ci avait consulté sa montre à l’intérieur du poignet, comparé l’heure à la pendule au-dessus de la porte. Sept heures dix. Il avait vidé sa chope de café et s’était levé la rincer sous le robinet. Chacun avait compris qu’il venait de siffler la fin de la récréation.
Schneider avait pressenti que la journée ne serait pas très bonne et, en effet, elle ne l’avait pas été. D’abord, il faisait toujours aussi froid et un vent dur et râpeux s’était levé de l’est, projetant des paillettes qui semblaient du mica au visage des passants. Ensuite, un nouveau conclave auquel Schneider n’avait naturellement pas été convié s’était tenu dans le cabinet du commissaire central. Pour ne rien arranger, Catala avait entrevu par la fenêtre l’arrivée de deux voitures de presse, ainsi que d’un break de FR3, qu’il avait signalés à Schneider :
— Ça commence à puer. Reste à savoir comment le « haut de la gamme » va se démerder à museler les journaleux.
Catala ne les aimait pas beaucoup. Schneider non plus. Puis un gardien de lapins avait emmené Francky, qui transportait avec lui un maigre baluchon. Schneider s’était levé pour retirer les menottes au prévenu, qui avait été pincé aux poignets malgré les pansements. Puis il lui avait fait signe de s’asseoir, tout en congédiant le gardien d’un bref geste de la tête.
Les trois flics avaient adopté la disposition en diamant. Schneider derrière sa bécane, Dumont et Charles assis contre le mur de part et d’autre de Francky, qui se trouvait au centre du triangle. Schneider s’était penché sur la machine, avait consulté l’heure puis demandé :
— Vous sentez-vous en état d’être entendu, ou souhaitez-vous de nouveau consulter un médecin ?
Francky s’était borné à secouer la tête. C’était un assez beau jeune homme, au visage anguleux et au corps trapu. Il portait les cheveux courts, ce qui lui donnait un air quelque peu militaire. Monsieur Tom avait bien fait les choses : Francky portait un chandail de sport beige, un blouson de suédine, un jean convenable, ainsi que des chaussettes et une paire de mocassins marron.
— La réponse est oui ou non, grinça Schneider. Pas un simple geste. Voulez-vous que je répète la question ?
— Non, dit Francky.
Il avait la pommette gauche bleue et enflée, ainsi qu’une partie du maxillaire. Son œil était à demi fermé. Ça se voyait qu’il avait mangé grave. Les analgésiques commençaient à cesser leur effet. Schneider savait ce que c’était d’avoir été roué de coups. Schneider alluma une cigarette, poussa le paquet en direction du jeune homme qui refusa du front. Le policier comprit tout de suite que ça n’allait pas être de la tarte. Tout en fumant, il pensa aux bras nus de Cheroquee autour de sa taille, et sans transition il attaqua :
— François, Charles, Louis Reinart, alias « Francky », vous êtes accusé d’avoir ouvert le feu le lundi 31 décembre vers vingt-trois heures trente sur un homme, à la station Shell Université. Vous avez tiré cinq cartouches à l’aide d’un pistolet saisi sur les lieux de votre arrestation.
Schneider sortit l’arme neutralisée d’un tiroir, la lui montra.
— Reconnaissez-vous cette arme ?
— Oui, fit Francky sans la moindre hésitation.
Schneider remit le Colt dans le tiroir, s’accouda.
— Reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés ?
— Oui, répéta Francky.
— Reconnaissez-vous vous être rendu à la station à l’aide d’une moto Harley-Davidson dont voici la photographie ?
Schneider fit glisser le cliché 18 × 24 devant le jeune homme qui se pencha et la reconnut. C’était bien sa moto, c’était bien lui assis à la kakou sur l’engin.
— Oui.
— Oui à quoi ?
— Oui, j’y suis allé en moto, et oui, c’est celle-là.
Dans son dos, Dumont prit le relais.
— Pourquoi tu es allé à la station ? Faire de l’essence ?
— Non, dit Francky sans cesser de s’adresser à Schneider. J’avais plus de pognon, j’y suis allé pour braquer. C’est la seule station ouverte toute la nuit.
— Et tu ne savais pas qu’il y avait un gardien avec un pompe et deux schnauzers de la taille d’un hydravion, persifla Charles Catala. En somme, tu es allé braquer à la découverte.
— Oui, déclara Francky.
Il ne cessait pas de quitter Schneider des yeux, du moins de celui qui voyait convenablement. L’autre œil à demi fermé faisait aussi tout ce qu’il pouvait de son côté. Pour Schneider, certains êtres étaient une sorte de reproche personnel. Francky en faisait partie. Il avait voulu faire flic, mais il était presque analphabète. Il avait voulu entrer dans l’armée, mais on l’avait jugé trop caractériel pour le garder. Francky avait trouvé sa voie aux espaces verts à jouer du tracteur tondeuse avant de finir par descendre un flic.
— Pourquoi ? demanda Schneider à mi-voix.
— J’avais besoin de pognon.
— Pourquoi tu as tiré sur le flic ?
— Il est descendu de bagnole, il s’est approché. Il a mis la main dans son blouson. J’ai cru qu’il allait me stopper, alors j’ai tiré.
— Tu savais que c’était un flic ?
— Meunier ? Oui, je savais que c’était un flic.
— Tu savais que c’était un flic et tu as tiré.
— Oui, répéta Francky. Je savais que c’était un flic et j’ai tiré. Je peux avoir une cigarette ?
Schneider fit signe que oui. Les trois policiers se dévisagèrent. Francky n’était pas un lapin de six semaines. Il savait qu’il risquait la peine capitale. Tous trois s’attendaient donc à un interrogatoire marathon et à des dénégations farouches. Tout le monde connaissait l’adage : « Chiquer, c’est s’en tirer, avouer, c’est s’enfoncer. » Francky n’avait rien nié, il s’était allongé de lui-même de tout son long. La correction qu’il avait subie la veille n’y était pour rien. Francky était un type qui avait tué deux hommes en combat singulier et laissé le troisième pour mort, et qui avait confessé sans rechigner devant le juge que s’il avait su que le type était seulement blessé, il l’aurait fini. Francky était un homme qui avait tiré à cinq reprises sur un homme qu’il savait être flic. Avec sa froide neutralité, Schneider avait tapé en déclarant à haute voix, la figure de travers à cause de la fumée de cigarette :
— Je reconnais l’intégralité des faits qui me sont reprochés. Je reconnais m’être rendu coupable du crime de tentative d’homicide volontaire sur la personne d’un fonctionnaire dépositaire de l’autorité, faits prévus et réprimés par les articles 209 et 304 du Code pénal.
Il avait levé la tête, consulté Francky du regard.
— Sans regret.
— Persiste et signe, avait tapé rapidement Schneider.