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Il avait arraché la liasse de la machine, puis posé le procès-verbal devant le jeune homme en lui tendant un stylo à bille.

— Vous relisez et vous signez.

— Pas la peine, avait répondu le jeune homme.

Il avait tout signé, le coude posé sur le bureau. À la radiographie, le médecin avait diagnostiqué plusieurs fractures des côtes, ainsi que du poignet gauche. Francky commençait à souffrir beaucoup, mais il se tenait bien. Schneider le laissa fumer une autre cigarette avant de demander à Charlie de le remettre en geôle. Il était à peine midi et tout était bordé.

Le groupe Schneider avait déjeuné en vitesse aux Abattoirs. Müller avait fait défaut. Il tirait toujours la gueule. D’expérience, Schneider savait que les choses finiraient par se tasser. Chacun observait plus ou moins le silence, puis Nello avait confié à tout le monde :

— Il court un drôle de bruit, dans la rue. Bubu serait en train de remonter un petit groupe pour monter au braquage.

— On a quelqu’un à l’intérieur ? demanda Schneider.

Il n’avait presque pas touché à son assiette. Il se contentait de boire. De l’eau.

— Pas encore, sourit Nello, mais on s’y emploie. Vous ne voulez pas de vos frites ?

— Non, dit Schneider en repoussant l’assiette dans sa direction.

Il aperçut le regard de Charles Catala braqué sur lui. Un instant, les deux hommes se dévisagèrent, puis Charlie détourna les yeux. Dehors, une sorte de fin blizzard semblait souffler presque à l’horizontale, contraignant les passants à progresser tête baissée comme sous la mitraille. Schneider avait commandé un café que Dagmar lui avait apporté aussitôt. Durant toute la matinée, les conversations de comptoir avaient roulé sur l’arrestation du tueur de flics et la dérouillée qu’il avait prise au central. Le fait-diversier du canard local avait fait son apparition, et Dagmar l’avait viré séance tenante, comme si cela allait de soi.

Schneider ne portait pas son habituelle veste de combat, mais un complet gris très strict aux revers croisés, une chemise bleu pâle et une cravate en tricot qui paraissait noire. Dans son armoire-vestiaire, Schneider avait toujours une tenue de rechange pour les occasions spéciales. L’enterrement d’un collègue, ou une remise de médaille, par exemple. Ou les deux. Il avait le visage fermé et pétrissait machinalement une boulette de pain.

Il redoutait le déplacement au palais de justice. Il aurait volontiers laissé sa place à toute autre autorité plus friande de publicité, seulement il était le directeur d’enquête, le procureur Gauthier lui avait ordonné de lui présenter personnellement le mis en cause à quinze heures et il n’avait ni choix ni marge de manœuvre. Il redoutait que les choses ne se passent mal.

Elles s’étaient passées mal. Il y avait eu ce qui lui avait semblé être de la foule aux abords du Palais. Des curieux, de la presse, c’était pas tous les jours qu’un flic se faisait artiller, le central avait mis en place des semblants de barrières et presque pas de policiers en tenue pour tenir les civils en respect. À l’apparition des deux voitures de police, un attroupement s’était agglutiné. Il y avait eu des cris mélangés, des vociférations indistinctes. Lorsque Francky avait été extrait, et on voyait bien que le jeune homme avait pris des coups, Schneider le tirant attaché à son poignet, des flashs avaient crépité. Ce qui avait semblé à Schneider être de véritables rafales d’éclairs brefs et aveuglants, un véritable tir de barrage, l’avait entouré de toute part. Il avait fallu forcer le passage, une brève échauffourée s’était produite. Schneider avait fini par escalader les marches, son captif en remorque. Juste sur leur trajectoire se trouvait un chevelu en parka, une sorte de Burt Reynolds borgne, avec un Nikon-moteur qui les avait fusillés en rafale presque à bout portant. Pas un seul instant, Francky n’avait fait mine de baisser la tête. Il avait affiché d’un bout à l’autre le même calme mêlé d’indifférence qu’il avait adopté dans le bureau de Schneider.

La présentation à Gauthier avait revêtu un caractère froid et protocolaire. Francky s’était vu notifier son inculpation. Gauthier avait annoncé à Francky qu’il était placé sous mandat de dépôt, qu’une instruction était ouverte à son encontre, avec la nomination d’un juge mandant. Francky était demeuré impassible. Un fax était parvenu dans le cabinet de Gauthier, informant que la défense du mis en cause serait assurée par Me Vignes, qui avait accepté l’espèce, sous réserve que le client l’accepte lui-même pour défenseur. Francky n’avait manifesté ni approbation ni désapprobation, ce qui signifiait sans doute qu’il ignorait de qui il pouvait s’agir. Et que même s’il le savait, il s’en foutait. Dans le couloir, au moment où Schneider s’en allait, Gauthier l’avait rejoint :

— Votre Francky, j’ai rarement vu un type se passer la corde au cou avec une telle tranquillité d’esprit, avait avoué le magistrat. On dirait qu’il a cessé d’habiter la planète Terre. À propos de planète Terre, je crois savoir que la présence de la presse, dehors, vous la devez à la particulière bienveillance du commissaire central Alvarez. De même que l’absence de tout véritable service d’ordre. La réponse du berger à la bergère, Schneider, quoique je vous voie mal dans le rôle de la bergère.

Gauthier lui avait tendu la main, mais Schneider avait sèchement incliné le buste :

— Mes respects, monsieur le procureur.

Il avait tourné les talons, plantant l’autre sur place. Francky déféré, le pire était fait. Schneider n’avait plus qu’une prodigieuse envie de pisser et ne songeait qu’à gagner en hâte les toilettes les plus proches, qui se trouvaient être celles de l’Instruction.

En sortant des toilettes, Schneider s’était entendu appeler. Il s’était retourné et avait aperçu la juge Meunier qui lui faisait signe depuis le seuil de son bureau. Il ressentait une intense fatigue. Le rideau était tombé. La messe était dite. Rien qu’il ne redoutât autant que ces conversations sans contours, dans lesquelles certains s’ingéniaient inlassablement à refaire le match. Il croyait deviner ce que ressentait la jeune femme. Il avait tout de même fait demi-tour, en rassemblant ses pans de manteau sur ses jambes maigres.

Pourquoi les hommes s’obstinaient-ils à parler ? Les hommes et les femmes. Peut-être parce qu’ils étaient tout simplement des hommes et des femmes. La juge Meunier lui avait indiqué un fauteuil et elle-même s’était assise dans le sien. Elle se tenait droite et se voulait impassible. Machinalement, Schneider chercha ses cigarettes, puis se ravisa.

— Vous pouvez, dit la jeune femme.

Elle tendit les doigts :

— Du temps que vous y êtes, vous pouvez aussi m’en passer une.

Schneider avait allumé leurs cigarettes et était retourné s’asseoir en ramenant les pans de manteau sur ses cuisses. La juge Meunier ne regardait nulle part. Dans l’exercice de ses fonctions, elle portait invariablement des tailleurs sombres, des talons plats et des lunettes d’écaille qui la faisaient ressembler à Nana Mouskouri. Elle avait une voix lasse et un peu cassée, mais pas désagréable. Dans son métier, elle passait pour une dure, comme Schneider dans le sien. Tous deux cultivaient la même forme d’insensibilité. Elle ne regardait nulle part et se rappela de but en blanc :

— Ne jamais sympathiser. Avec personne. Nous n’avons pas le droit de sympathiser, Schneider, c’est ça ?

Le policier l’observait sans mot dire. Ce qu’il voyait ne le ravissait pas. La souffrance avait commencé à faire son œuvre. La peau se cisaillait au coin des paupières, à la commissure des lèvres. Le policier connaissait le masque de la souffrance et celui de la misère. Le visage du malheur. Le malheur était son fonds de commerce. Sans le regarder, elle s’enquit :