Выбрать главу

— Est-ce qu’il a dit pourquoi ?

— Non.

— Il ne vous a donné aucune explication ?

— Non, répéta Schneider.

La nuit était tombée. Les lumières de la place s’étaient allumées. La lumière orange des lampes au sodium lui conférait une solennité factice. Charlie Catala attendait en bas dans la voiture de service. La place était à présent presque déserte. La femme écrasa sa cigarette, braqua le regard sur Schneider, ce genre de regard froid et distant qu’un magistrat et un flic s’adressent dans l’exercice de leurs fonctions :

— Est-ce que vous avez une idée de la raison pour laquelle cet homme a abattu Meunier ?

Elle disait Meunier et non pas mon mari, pour tenir la souffrance en respect.

— Aucune, dit Schneider.

— Est-ce qu’il a reconnu les faits ?

— Oui, dit Schneider avec lassitude. Il a reconnu les faits. On peut même dire qu’il n’a rien fait pour nier quoi que ce soit. Lorsqu’il a été interpellé, c’était comme s’il nous attendait. D’une certaine manière, tout s’est passé comme une non-affaire.

Il s’était contenté d’assembler les pièces du puzzle. Plus souvent qu’on ne le pense, un policier est un homme qui se borne à regarder passer les trains en attendant à l’arrivée. Schneider alluma une autre cigarette.

— Est-ce qu’il y avait quelqu’un avec lui ?

— Non, répondit Schneider sans hésiter. Francky a déclaré avoir agi seul. Il aurait voulu braquer la station-service. Lorsqu’il a vu arriver votre mari, il a cru que c’était pour le stopper, alors il a tiré. Le témoin confirme cette version des faits.

Votre mari. La femme avait frémi et s’était reprise aussitôt. Il précisa, distant.

— Lorsqu’il a été interpellé, Francky était seul et rien n’indique que quelqu’un d’autre ait pu participer à la préparation ou à la commission du crime.

La juge Meunier remua la tête, puis les épaules, comme pour se débarrasser d’une charge trop lourde même pour elle. Elle rapporta, d’un ton neutre et monocorde :

— Je vais le voir tous les jours aux soins intensifs. On me met une blouse verte assez grotesque et des gants en plastique. Je lui tiens la main tout le temps que je reste. Une demi-heure, une fois par jour. Je vois un homme qui dort, intubé de partout avec des moniteurs électroniques autour de lui. Il est vivant, puisque les signaux sur les écrans l’indiquent, mais je ne suis pas sûre qu’il sache que je suis là, ni que je lui tiens la main. Je suis même persuadée de l’inverse. Ce que je fais là ne sert à rien et pourtant je ne peux pas m’empêcher de le faire.

Elle avait relevé les yeux.

— Comment comprenez-vous ça, Schneider ?

Il ne comprenait pas. Il ne voulait pas comprendre. La nuit était tombée. Il faisait un froid de gueux. Il y aurait une longue nuit glaciale, puis le matin et un autre jour et puis un autre jour glacial encore. Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on ferme. Elle demanda :

— Vous avez quelqu’un, Schneider ?

Le policier s’abstint de répondre, alors elle déclara avec calme :

— Meunier est en train de glisser. Le patron des urgences m’a téléphoné il y a une heure. Une infection s’est déclarée au milieu de la nuit. Septicémie. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour le garder en vie, mais on ne m’a laissé aucun espoir. C’est une question d’heures. Depuis, j’attends à chaque instant que le téléphone sonne sur ma ligne directe.

Elle braqua subitement deux yeux remplis de désarroi dans ceux de Schneider :

— Meunier s’en va et je ne sais pas si celui qu’il a laissé à sa place, je serai capable de l’aimer.

La voiture roulait au ralenti. Charlie Catala redoutait la glace, plus que la neige. Sur la chaussée, on voyait les traces de roues sur la chaussée vitreuse. Il roulait presque au pas. Schneider gardait le silence, les yeux mi-clos et la nuque appuyée au repose-tête. Charles Catala se taisait aussi. C’était ce moment très particulier, où la tension retombe après une affaire conclue. Une sorte de vide. On retournait à la vie de tous les jours. Ils n’ignoraient pas que tout n’était pas tout à fait terminé et que les choses n’en resteraient pas là. À tort ou à raison, Schneider avait ouvert la boîte de Pandore en intervenant chez Stern. Certains prétendaient qu’au fond de la boîte, lorsque son contenu nauséabond aurait fini de se répandre sur la Terre, on trouverait des lambeaux d’espérance. Schneider n’y croyait pas. Il ne croyait en rien, pas même en lui-même. Il allait être sept heures et tout le monde roulait au pas.

— D’après Radio-Casbah, les gens de l’Inspection générale des services débarqueraient demain aux aurores avec armes et bagages, déclara brusquement Catala. Leur mission : défarguer Stern, si possible en discréditant les témoins à charge. S’il le faut en les taillant en pièces.

— Correct, estima Schneider avec une parfaite objectivité.

Il savait qu’il allait se retrouver au banc des accusés. Il fallait y penser avant. Il alluma une cigarette. Il avait le visage creux, le col de manteau remonté jusqu’aux oreilles. Le blizzard semblait augmenter d’instant en instant. (Schneider avait connu de pareilles bourrasques dans les Aurès et le froid mordant, impitoyable, qui s’insinuait partout. Il avait connu le froid, la faim et la soif. La peur au moment de se jeter dans le vide à la porte du C-47. Il avait connu l’épuisement des longues marches de nuit. Le bloc de culasse gelé qui colle à la paume. En face, les fellaghas connaissaient les mêmes souffrances. Eux aussi se déplaçaient de nuit, plus silencieux, plus endurants, plus tenaces et rapides encore que la misère et la mort. Au petit matin, du moins pour la partie propre des choses et dont chaque camp pouvait s’enorgueillir, tout se concluait souvent à la sauvette en de brefs accrochages, en brusques fusillades au petit bonheur, dans le fracas des bombes et le grondement des hélicoptères, et qui laissaient des blessés et des morts et d’épaisses flaques de sang sombre, qui ne tardaient pas à sécher par terre, sans jamais s’effacer tout à fait.)

En comparaison, Schneider ne redoutait pas les gens de l’Inspection des services. Dans son esprit, les faux poulets de la police des polices n’étaient rien d’autre que des incapables et des planqués, des branle-la-gueule en costard trois pièces tout juste bons à faire chier les types qui se tenaient en première ligne. Il ricana et déclara avec flegme :

— Vous prenez pas le chou, Charlie, ils vont pas nous faire un deuxième trou du cul là où on en a déjà un.

Il consulta sa montre et indiqua un feu rouge.

— Shootez-moi là, je finirai à pied.

— Y a un connard assis sur ton capot de voiture, ma fille, dit en riant aux éclats une collègue de Cheroquee. C’était une grande bringue des Antilles qui riait à tout bout de champ en exhibant une denture énorme. Cheroquee avait scruté la pénombre du parking et aperçu en effet un homme assis sur le court capot de l’Austin, les talons sur les pare-chocs. Elle sortait d’une journée difficile et avait immédiatement pensé à son ex. Aussitôt, elle avait remonté la lanière de son sac à l’épaule et serré les poings dans les poches, bien décidée à en découdre. Lorsqu’elle était enfant, sa mère l’appelait Petit Taureau quand la gamine, quand le bébé, fonçait en rage sur sa proie, quelle qu’elle fût. Dans son dos, la grande fille des Antilles riait encore lorsqu’elle s’avança et gueula, à titre de première et unique sommation :

— Hep, toi, là-bas, tu ne t’emmerdes pas. Enlève ton gros cul de ma voiture.

Tandis qu’elle s’approchait, la silhouette glissa du capot avec désinvolture. Un homme maigre, de taille moyenne, avec un manteau sombre et qui fumait une cigarette. Il déclara avec un flegme passablement insolent :