— Non, je ne m’emmerde pas. Et je ne crois pas avoir un gros cul.
Elle reconnut Schneider, se jeta contre lui en murmurant :
— Pardon, je ne savais pas que c’était vous.
Il n’avait pu s’empêcher de sourire :
— Je ne savais pas non plus que vous étiez capable de brailler aussi fort.
— C’est parce que j’ai des gros poumons. Pour une fille, j’ai même une cylindrée exceptionnelle. C’est à cause de la natation. Vous avez l’air transi, il y a longtemps que vous attendiez comme ça, au froid ?
— À peu près un siècle, sourit Schneider en consultant sa montre.
Mais ça n’avait aucune importance. Elle était là et se tenait contre lui. Il respirait par petites saccades dans ses cheveux, les lèvres entrouvertes, comme pour s’imprégner de leur senteur de quinine et de tourbe, et plus rien n’avait d’importance.
10
L’hiver, à huit heures, c’était encore la nuit dehors. De loin, l’hôtel de police avait l’air d’un grand paquebot gris dont les lumières commençaient à s’éveiller une à une. La lampe allumée sur le bureau de Schneider donnait une fausse impression de chaleur, voire d’intimité. Huit heures, prise de service. Schneider fumait déjà, un journal étalé devant lui. Tour à tour, chacun des membres du gang avait fait son apparition sans bruit, était allé se servir une chope de café et s’était posé au petit bonheur, Dumont le dos à la fenêtre, Müller contre l’armoire à contempler en silence ses pointes de chaussures, Nello assis sans façon à califourchon sur la chaise en face de Schneider. Courapied avait laissé un mot pour dire qu’il prenait la journée de récupération à laquelle il avait droit. Catala avait fait irruption en dernier, agitant ses boucles brunes en manière de grelots, lançant sa phrase fétiche à la cantonade :
— On n’est pas nombreux, on s’la montre ?
Il n’avait rencontré aucun écho. Il en avait conclu qu’il y avait une patate.
Il y avait une patate. Il s’avança, se pencha sur le journal devant Schneider.
Rien n’est plus trompeur, plus partial, qu’une photographie. Selon le cadre, l’éclairage, l’intention de celui qui la prend, une image peut tout dire et son contraire. Celle-ci parlait d’exaspération, de brutalité et de violence. Derrière ses lunettes sombres, Schneider semblait arborer une grimace de rage mal contrôlée. Il avait l’air excédé, il semblait tirer son captif comme une proie qu’il s’agissait d’arracher aux mains d’autres hommes furieux. Charlie aussi, au second plan, semblait en colère. Personne ne pouvait deviner qu’il s’était fait marcher sur les pieds par une femme qui voulait être sur la photo.
Le visage de Francky racontait une autre histoire. Celle d’un type qui venait de se faire passer à tabac par des flics en rage. Il était notoire que les gens de l’hôtel de police avaient la main lourde. En cela, la population admettait de manière tacite que l’on poursuivît dans la saine tradition de l’Occupation : il fallait contenir le crime. Pour cela, il fallait consentir à certains sacrifices. Il n’était donc pas blâmable en soi que les flics aient la main lourde. Ce qui rendait aussi la chose très admissible en un certain sens, c’était que la victime était l’un des leurs. Le tout était que cela ne se voie pas trop.
Le photographe de presse avait fait en sorte que cela se vît.
Il avait très intelligemment dramatisé la scène.
Francky était parfait dans son rôle, celui du boxeur de seconde zone, qui a tenu dix rounds avant de s’effondrer la gueule en sang face à un adversaire dix fois trop fort pour lui, un pauvre type hébété juste sauvé par le gong et qu’on évacue en douce avec l’espoir que ça ne se voie pas trop. Malgré le sérieux qu’il appliquait à sa tâche, Pablo Escobar n’avait pu s’empêcher de lui porter plusieurs coups à la face. On pouvait mettre cela sur le compte d’une légitime indignation, ou sur le fait qu’il avait pu se laisser emporter par son impétuosité naturelle. Charlie était très bien en roquet coléreux, tout de même tenu un peu à l’écart des choses. Le malheur voulait que Schneider, malgré sa rage apparente, demeurât très photogénique. Un homme aux traits durs, certes, à l’expression de colère indéniable, mais au physique très cinématographique et, d’une certaine manière, viril et attirant.
De façon très habile, le photographe en avait joué.
L’article commençait par : « Après deux jours de traque haletante, les hommes du commissaire Schneider ont procédé dans la nuit à l’arrestation du meurtrier. L’homme a été déféré, après avoir reconnu les faits. On devine que la chose n’a pas dû être une partie de plaisir. » Schneider n’était pas allé plus loin. Il fumait, les yeux mi-clos. Schneider n’était pas commissaire. Il ne l’avait jamais été et ne le serait jamais. Il n’y avait pas eu de traque haletante et rien à deviner. Charlie Catala s’était laissé tomber sur une chaise. Il avait résumé l’opinion commune :
— Putain, on va morfler grave.
Comme si l’on entendait lui donner raison, quelqu’un avait frappé et le commissaire Manière était entré sans façon. Il s’était adressé à Schneider et à personne d’autre :
— Je vous avais dit que vous aviez tort de ne pas être au point presse.
— Entrez, fit Schneider avec une insolence paisible.
Il indiqua la dernière chaise restante. Manière s’assit, en rectifiant le tombé de son pantalon de flanelle grise. C’était un homme mince et très élégant, à la moustache soignée et à l’œil facilement conquérant. Malgré le blazer bleu et le pantalon de flanelle, il restait toujours en lui un peu du coiffeur pour dames. Il était cependant parfaitement impossible de deviner de quel côté il jouait. Il observa Schneider :
— L’art subtil de vous faire des ennemis mortels, vous vous rappelez ? Je vous avais prévenu que Dieu vous retenait un chien de sa chienne.
Pour tout le monde, Dieu était le commissaire central Alvarez.
Schneider releva les yeux et sourit. Le groupe connaissait trop bien ce genre de sourire. En général, c’était celui qui précédait la mise à mort.
— Vous savez la différence entre Dieu et un commissaire de police ? demanda-t-il.
— Non, fit Manière, sur la défensive.
— Dieu, lui au moins, ne se prend pas pour Dieu.
Manière l’étudia durant plusieurs secondes puis se leva.
— Les types des Bœufs sont dans le cabinet du central. Essayez de ne pas trop quitter le coin, vous n’allez pas tarder à passer au tourniquet. Ces gens n’aiment pas attendre.
Le blizzard avait cessé, la température remontait et le temps tournait à la neige. Le ciel gris et lourd se vautrait au ras des toits. On sentait que la météo était en train de basculer d’un coup. Schneider avait revêtu une parka matelassée et se carrait dedans, les pieds dans la boîte à gants, de part et d’autre de la radio de bord. Charles Catala conduisait, le visage soucieux. Schneider avait indiqué la direction : on allait chez Bubu Wittgenstein.
— Un souci ? demanda le jeune homme.
— Une impression, reconnut Schneider.
— Mauvaise impression ?
— Je ne sais pas.
Peu après la sortie de Manière, le secrétariat du tribunal de grande instance l’avait avisé qu’un juge avait été désigné et que la commission rogatoire concernant l’affaire contre Francky Reinart venait d’être attribuée au chef du groupe criminel directement, sans passer par la voie hiérarchique, ce que le code de procédure pénale autorisait expressément. Schneider réfléchit et dit :