— Je ne sais pas, mais il y a des trous.
(Il s’était réveillé vers le matin. Cheroquee dormait contre son flanc, le poing gauche sur son sternum, une cuisse en travers des siennes. Il avait trouvé la peau de son épaule un peu fraîche et avait remonté le duvet sur elle. Elle avait remué, mais très peu en se serrant encore plus fort contre lui, dans un spasme, comme si elle avait craint qu’il ne lui échappe un instant. D’ordinaire, sorti de l’acte proprement dit, Schneider détestait toute forme de contact. Chacun avait fait son affaire de son côté et voilà tout. Cheroquee, c’était une autre histoire. C’était une tout autre histoire. C’était une femme dure et avisée à cause de ce qu’elle voyait tous les jours aux urgences. C’était une personne décidée, franche et saine, sans détour ni fausse pudeur. La nuit, quand elle dormait contre lui, c’était encore quelqu’un d’autre, une jeune sauvageonne en cheveux, un petit animal avide et tranquille plongé dans le sommeil comme en eau profonde. Il y avait bien un terme pour qualifier le sentiment qu’il éprouvait à l’égard de la jeune femme, mais Schneider se savait incapable de le prononcer de vive voix.)
Il s’était réveillé, l’avait recouverte et avait eu presque tout de suite la certitude qu’il avait manqué quelque chose. Il y avait des trous. Francky avait reconnu les faits. Témoins, indices et preuves convergeaient tous dans le sens de la culpabilité, mais Schneider avait la conviction obsédante qu’il y avait des trous dans la procédure. Il restait trop de portes à fermer. Le tabassage de Francky avait parasité l’enquête. Stern aurait voulu mettre des bâtons dans les roues qu’il ne s’y serait pas pris autrement. L’affaire était bordée, mais avait quelque chose de bancal.
En vue de la casse, la voiture se mit à cahoter en faisant craquer la glace des ornières.
— C’est par Chiquito, que vous avez logé Francky ?
— Oui, dit Schneider. Où peut-on trouver Chiquito ?
— Aucune idée, dit Bubu en écartant les bras.
Il faisait une chaleur d’enfer dans le bureau. Le poêle était alimenté à l’huile de vidange et ronflait avec entrain. Il était bien le seul à en manifester. Dans le dos de Bubu, il y avait des photos de pin-up punaisées aux murs, des calendriers, des cartes postales et des factures. Il se balançait dans son fauteuil à ressort et remarqua :
— Vous avez vu le journal ? Vous devenez une célébrité, Schneider.
Il y avait un journal sur la table, auquel Schneider n’accorda pas la moindre attention.
— Dis-moi où je peux trouver Chiquito. Avec ou sans toi, je vais le trouver. Évite-moi de perdre du temps, Bubu.
— Pourquoi je ferais ça ?
— La vie est constituée d’équilibres précaires, soupira Schneider. Aujourd’hui c’est toi, demain c’est moi. Je ne te demande pas de balancer. Seulement de me rendre un service.
— J’ai jamais balancé. Ce que je peux vous dire, c’est que, dès qu’il a su que vous aviez serré Francky, Chiquito s’est barré. Il m’a pris deux cents balles en cash dans la caisse et il s’est barré. Deux cents balles que je lui devais. Pas un sou de plus. Il y avait plus de cinq mille dans le tiroir.
Charlie Catala avait préféré attendre en veille radio dans la voiture. Schneider était seul avec Bubu. Ils pouvaient donc tout se dire.
— Chiquito est allé rendre visite à ta sœur, la nuit avant. Il avait un paquet dans son blouson. Quand il est reparti, un de mes types l’a pris en bobine. C’est comme ça qu’on a crevé Francky. Qu’est-ce qu’il y avait dans le paquet ?
— Du fric, dit Bubu sans hésiter. Pas loin de dix briques.
— Du fric de Francky ?
— Francky ? Dix briques ? De qui on se fout ? Francky n’avait plus un rond.
— Plus un rond, mais assez pour rouler en Harley.
— À ce qu’on dit, il était allé braquer la station, quand il a flingué le Grand Meunier.
— À ce qu’on dit, murmura Schneider en écho.
Lui non plus, il n’arrivait pas à voir Francky en tueur de flic. Il réfléchit à haute voix.
— Si Meunier l’avait braqué, je peux imaginer que Francky aurait tiré, ne serait-ce que par réflexe de défense, mais Meunier ne portait pas d’arme. Jamais en dehors des heures de service. (Il releva les yeux.) Il avait laissé son flingue dans son tiroir fermé à clé en quittant le Central. Et on ne tire pas cinq coups de suite par réflexe de défense.
— Francky était très bon au couteau. À la serpette.
Il l’avait prouvé. Bubu ajouta :
— Il était très bon au démonte-pneu, mais le gun, c’était pas son truc. J’ai jamais vu Francky avec un gun. Même des fois, on fait des cartons sur les rats à la 44 × 40, mais j’ai jamais vu Francky tirer un coup. Je veux dire : un coup de flingue ou quoi que ce soit.
— J’avais compris, murmura Schneider distraitement.
N’empêche que tout s’imbriquait comme les tuiles d’un toit. Il n’y avait aucune raison positive pour imaginer que Francky fût innocent. Pierre par pierre, Schneider allait continuer de bâtir le mur autour du jeune homme. On n’échappait pas à une procédure conduite par Schneider. Aucun prévenu n’avait la moindre chance face à son implacable minutie.
Schneider tourna la tête : dehors, il s’était mis à neiger. Doucement, comme à regret. Il se leva et sortit en promettant qu’il reviendrait. Bubu savait que le policier tenait toujours ses promesses — les bonnes comme les mauvaises.
Schneider était retourné dans son bureau, lorsque le coup de fil tomba. Il reconnut immédiatement la voix rauque, un peu sourde, aux inflexions un peu snobs, de Cheroquee. Elle parlait à voix basse, la bouche très près du micro, comme si elle craignait d’être entendue. On entendait son souffle court et pressant. Elle dit, presque d’un trait :
— J’ai voulu que vous l’appreniez par moi et pas par quelqu’un d’autre.
Schneider comprit sur-le-champ et sut immédiatement ce qu’elle allait dire et qui tenait en peu de mots.
— Votre collègue vient de mourir. Il y a dix minutes.
Schneider avait remercié et raccroché. Il était resté quelques secondes, les yeux dans le vague. Charles Catala était entré et il lui avait annoncé, d’un ton aussi neutre que possible :
— Meunier vient de glisser.
Ils s’étaient dévisagés, comme en suspens, puis Schneider avait ajouté :
— Il va falloir requalifier la procédure. On ne parle plus de tentative, mais d’homicide volontaire.
Ce qui ne changeait rien à l’affaire : en matière criminelle, la tentative réalisée à elle seule vaut meurtre. Ils n’avaient pas de nouvelles des Bœufs, mais Schneider savait d’expérience que cela faisait partie du jeu. On les appelait « bœuf-carottes » à cause de leur propension réelle ou supposée à laisser mariner le client. Peu ou prou, Schneider utilisait souvent la même méthode avec les siens. Il avait allumé une cigarette en contemplant la neige qui s’était mise à tourbillonner dehors à grands bouillons. Puis la ligne directe avait sonné, Charlie avait pris, et tendu presque tout de suite le combiné à Schneider en résumant :
— Le poste de police. Un fourgon de la SOS* a retrouvé un corps sans vie, près du canal. (Avec ironie :) D’après les kébours, il semblerait que le cadavre soit mort.
Il y avait un paquet de hardes, tiré sur le ventre au bord de l’eau noire. Des hardes trempées et sombres. Il en dépassait deux jambes. L’un des pieds était chaussé d’une vieille basket montante de marque Converse d’un bleu très délavé, l’autre était nu et très sale. Les volutes de neige semblaient tournoyer en tous sens, sans plan préétabli, avec pour seul but une volonté acharnée de nuire. Elles s’insinuaient partout, dans les yeux, les oreilles, les manches de parka, les jambes de pantalon. Elles gênaient le photographe de l’Identité judiciaire dont les éclairs de flash semblaient dépourvus de portée. Les flics dérapaient dans la gadoue. On n’apercevait plus qu’à grand-peine le battement des gyrophares, on n’apercevait plus que la silhouette très indistincte du poste d’aiguillage de la SNCF qui ne se trouvait pourtant qu’à trente mètres.