Le photographe avait grimacé et fait signe qu’il en avait provisoirement fini. Schneider avait enfilé ses gants, et, avec l’aide de Charlie, ils avaient retourné le corps. Immédiatement, Charlie avait observé sans la moindre amertume :
— Depuis le temps qu’il jouait au con, ça devait finir par lui arriver.
Sans se concerter une seconde, les deux policiers avaient immédiatement reconnu le corps de Bugsy. L’homme que l’inspecteur principal Meunier avait auditionné peu avant qu’il ne soit abattu. L’homme que, selon la rue, l’équipe à Stern cherchait à cor et à cri par toute la ville. Bugsy était mort et l’état de sa face tuméfiée indiquait que les derniers instants de la victime n’avaient rien eu de plaisant.
Le procureur Gauthier s’était déplacé sur les lieux. Il avait aperçu Schneider qui fumait, le front baissé dans les bourrasques. Le policier avait terminé les constatations sur le corps et Bugsy gisait nu sous une bâche de chantier que Gauthier avait brièvement soulevée avec un certain dégoût. Un corps blanchâtre et imberbe, l’abdomen gonflé et les membres frêles et distordus. Il s’était tourné vers Schneider qui offrait une face impassible :
— Premières constatations ?
— La victime a été frappée à l’arrière du crâne à plusieurs reprises, à l’aide d’un objet contondant. Les coups ont entraîné l’enfoncement de la boîte crânienne. Par ailleurs, il avait été frappé à plusieurs reprises à la face et aux membres. Ses avant-bras portent des marques de blessures défensives.
— On a une idée de l’identité de la victime ?
— Oui, dit Schneider. Un type connu sous le pseudonyme de Bugsy.
Il porta les yeux ailleurs.
— Bugsy ravitaillait la ville. C’était un moyen grossiste multicarte avec une clientèle très étendue et diversifiée. À la différence de certains de ses semblables, plus spécialisés, il fournissait indistinctement de la résine, du pollen, de la cocaïne ou des amphètes en fonction des commandes et des arrivages. Sa clientèle allait des zonards aux types de la fac ou à la bonne société, lorsqu’elle entendait s’envoyer en l’air.
— Sources de vos informations ?
Schneider avait gardé le silence.
Il neigeait si fort que l’on n’y voyait plus à dix mètres. Seule se distinguait encore à brève distance l’eau noire, huileuse et immobile du canal. Elle semblait boire les blancs flocons, les dissoudre au fur et à mesure. Schneider tapa des pieds. La lassitude était visible sur son visage, de la lassitude et une sorte de détresse sans âge.
— Dernier domicile connu ?
— Sans domicile fixe, récita froidement Schneider.
— Autre chose ?
— Rien d’autre.
Schneider passait pour un homme secret. Un homme à tiroirs. Scheider ne livrait jamais tout ce qu’il savait ou soupçonnait. Il n’ouvrait le feu qu’à coup sûr, avec la certitude absolue de détruire l’adversaire. Gauthier hésitait souvent à son égard entre une confiance aveugle et une sourde irritation. Il décida, sans doute à cause de la neige :
— Vous êtes saisi de la présente enquête. Vous agirez en matière de flagrant délit.
Schneider se borna à hocher la tête. Avant de tourner les talons, Gauthier s’adressa à lui sur un ton de sarcasme :
— Ne me remerciez pas, Schneider, tout le plaisir aura été pour moi.
Schneider tapait les constatations. Il tapait très vite, des dix doigts. Il fumait. Charles Catala fumait. La neige faisait pression sur les vitres, comme des milliers de petits êtres diaphanes et transis déterminés à envahir la tiédeur du bureau. Les deux hommes se taisaient : il n’y avait rien à dire. Charles Catala consulta sa montre : midi moins le quart, l’heure du Ricard. Il y avait aussi midi moins dix, l’heure du pastis. Midi, l’heure du whisky. Schneider avait surpris son geste. Sans relever la tête, il proposa au jeune homme :
— Si vous avez les crochets, descendez manger quelque chose aux Abattoirs.
— Et vous ?
Schneider n’avait ni faim ni soif. Il en était à la description des plaies contuses qui ornaient l’arrière du crâne de Bugsy. Elles suffisaient à faire son bonheur. Il conseilla :
— Embarquez un storno, de manière à pouvoir être joint à tout moment.
À la réflexion, il ajouta :
— L’après-midi risque d’être chargé. Compte tenu de l’état du corps et de l’imminence du week-end, le secrétariat du légiste m’a appelé. Terrier veut faire vite : autopsie à quinze heures. Bon appétit.
À l’instant où Charlie sortait, Müller entra et manqua flanquer la porte dans la figure du jeune homme qui recula de deux pas. Müller se laissa tomber sur la première chaise venue, écarta grand les genoux, les pieds campés solidement au sol et se pencha pour tirer une cigarette à Schneider. Personne n’avait jamais vu Müller fumer. Personne n’aurait même pu imaginer Müller en train de fumer. C’était tout aussi extravagant qu’imaginer Dumont en train de danser la lambada à poil sur le parking avec une plume de paon plantée dans le cul.
Müller alluma sa cigarette, en tira une longue bouffée qu’il exhala en direction du plafond. Sa face, d’ordinaire impassible, arborait une expression de contentement presque extatique. Il secoua la tête :
— Putain, je me demande bien pourquoi j’ai arrêté de fumer.
Interloqué, Schneider avait cessé de taper. Lui aussi avait allumé une cigarette.
— Longtemps que je ne m’étais pas fendu la gueule comme ça, jubila Müller. Pendant que vous étiez sortis vous balader, les Bœufs me sont tombés dessus. Ils m’ont tout de suite fait la grande scène du deux. La révocation à cinq ans de la retraite. L’appel à la conscience. La promesse de l’impunité au cas où je m’allongerais.
Il rit sourdement. Schneider sentait la colère monter dans sa voix.
— Ces fils de pute m’ont sorti toutes les conneries qu’on sert tous les jours aux clients.
— Correct, dit Schneider.
— Ils voulaient me faire dire que j’avais rien vu et rien entendu.
— Correct, répéta Schneider.
— Je leur ai seulement rapporté ce que j’avais entendu : les coups contre les cloisons. Ce que j’avais vu : Escobar en train de tataner Francky par terre. Les gants de chantier. Stern assis, en train de picoler tranquillement sur son bureau.
Schneider garda le silence. La colère faisait trembler La Mule. Celui-ci se pencha et déclara froidement, le regard planté dans celui de son chef :
— Ceci pour dire que vous aviez pas besoin de me faire votre putain de morale, comme quoi c’était à vous de porter le barda tout seul. Je suis à cinq ans de la quille. J’ai jamais pris de galon et j’en prendrai jamais. Mon fils aîné finit sa médecine, ma fille travaille comme vendeuse aux Nouvelles Galeries. Ma femme est chef de bureau à la préfecture. C’est pas à mon âge que je vais me mettre à chier dans mon froc, sous prétexte que deux jeunes enculés me font les gros yeux.
C’était une bien longue tirade pour un homme comme Müller. Sans doute plus de mots qu’il n’en avait proférés depuis le début de sa carrière.