— C’est pas que j’ai voulu vous défarguer, précisa-t-il avec férocité. C’est juste qu’on me demandait la vérité et que je l’ai dite. Rien que la vérité, mais toute la vérité. Elle vous aurait mis dedans, je l’aurais dite, pareil.
Schneider l’observa en silence. Il ressentait de l’étonnement et comprenait qu’il avait commis un faux pas. Il savait que Müller était un honnête homme, il ne soupçonnait seulement pas qu’il le fût à ce point. On côtoie souvent d’étranges abîmes dont on ignore jusqu’à l’existence possible. La rédaction du procès-verbal pouvait attendre. Schneider ramassa son pistolet dans le tiroir, fit monter une cartouche dans la chambre et glissa l’arme à l’étui. Puis il se leva, saisit sa parka et l’enfila. Il n’avait ni faim ni soif, seulement le sentiment lancinant d’avoir commis quelque chose d’injuste. Le trio se dirigea en tir groupé vers les Abattoirs. La neige qui tombait drue crissait sous leurs chaussures. Elle ne tarda pas à recouvrir jusqu’au souvenir de leurs traces.
La photo dans le journal avait fait son effet. On regardait Schneider à la dérobée, on conciliabulait aussi bien dans la salle qu’au comptoir. Rien qui fût franchement hostile, aussi bien dans les attitudes que dans les commentaires. Les flics avaient fait leur boulot, ils l’avaient fait et bien fait et voilà tout. Schneider avait un physique d’acteur de cinéma, ce qui ne gâchait rien. Schneider n’avait pas touché à son assiette. Il avait comme souvent le regard tourné vers l’intérieur. Parfois, il portait un instant les yeux sur la neige qui tombait sans cesse et rendait l’hôtel de police lui-même invisible. Peu de voitures roulaient. Encore les conducteurs semblaient-ils se diriger à tâtons, d’un feu rouge à l’autre, avançant quasiment au pas. Au moment de débarrasser, Dagmar s’était penchée :
— Vous savez que Bugsy a glissé ?
Schneider n’avait ni infirmé ni confirmé. La femme avait observé :
— Vous n’avez pas touché à votre assiette. C’était donc pas bon.
— Non, avait répondu Schneider au hasard.
Il était évident qu’il figurait aux abonnés absents.
— C’est pas comme ça que vous allez faire du gras, grogna Dagmar. Vous savez ce qui se raconte dans la rue ?
— Non, avait répété Schneider, d’un ton d’indifférence parfaite.
— Il se dit que c’est la bande à Stern qui a bousillé Bugsy. Comme quoi, le cloporte aurait grillé un de leurs cousins*.
— Brahms, Berlioz ? Bartók ? avait proposé Terrier avec affabilité. Wagner ?
— Duke Ellington, avait préféré Schneider.
L’autre avait cherché parmi les piles de cassettes. Terrier pratiquait son art en complet trois pièces, avec un nœud papillon de soie et à mains nues. Depuis qu’il exerçait ses fonctions, il avait calculé qu’il avait pratiqué plus de deux mille autopsies. L’équivalent d’une jolie bourgade. Il était passé de tout sous son scalpel et dans à peu près tous les états. Autant dire qu’il ne pouvait s’émouvoir de rien. Il avait trouvé plusieurs cassettes :
— J’ai la Far East Suite. Ou le célèbre Blues For New Orleans, avec la très curieuse intro de Wild Bill Davis à l’orgue Hammond. Le gros son charnu et rageur de Davis et la contre-mélodie délicate du Duke. J’ai aussi le concert à l’Alhambra, en 1958.
— Ce que vous voulez, éluda Schneider.
— On ne peut pas dire que vous engraissez, remarqua terrier. Toujours votre saloperie ?
Schneider se borna à remuer les épaules. Il alluma une cigarette.
Terrier engagea une cassette, régla le son. Schneider reconnut instantanément le grondement de l’orgue Hammond. Terrier s’approcha de la table. Bugsy reposait déjà en pièces plus ou moins détachées, avec le plastron cisaillé, laissant à découvert poumons et viscères. Le préparateur l’avait décalotté à la scie électrique. Le corps avait été lavé à grande eau. Il n’avait pas eu le temps de se mettre à sentir. Terrier commença par le crâne.
— Plusieurs coups consécutifs portés avec acharnement.
— Mortels ?
— Mortels, mais pas forcément sur l’instant.
Terrier avait incisé le poumon gauche, puis le droit et montré à Schneider.
— De l’eau. Votre type n’avait aucune chance de survivre aux fractures du crâne, en revanche, il était encore plus ou moins vivant quand on l’a flanqué dans le canal. Mort noyé. On dirait bien que quelqu’un lui en voulait personnellement.
— On dirait bien, murmura Schneider.
— Vous feriez mieux de ralentir sur la benzédrine avant qu’elle vous bouffe les derniers neurones, observa Terrier à distance. À supposer qu’il vous en reste.
La partie s’annonçait rude, mais Schneider avait ouvert le feu le premier. On lui avait fait signe de prendre place sur la chaise au milieu de la piste de danse. Il avait commencé par chercher un cendrier des yeux, en avait ramassé une sur une pile de chaises le long du mur, puis il était allé s’asseoir. Il avait sorti ses cigarettes et fait signe, les paupières serrées, que l’ennemi pouvait y aller.
L’ennemi était deux : le commissaire principal Jean-Pierre Klaus, un échalas en complet strict et lunettes aux montures d’écaille noire, un homme au visage anguleux et au regard sévère. Il remarqua du bout des lèvres :
— Je ne crois pas vous avoir autorisé à fumer.
— Je ne crois pas vous avoir entendu me l’interdire.
Celui qui servait d’assesseur, le porteur de bidons, qui s’était présenté comme l’inspecteur divisionnaire Lemarchand, avait eu un sourire imperceptible. Schneider n’était pas dupe. Tous deux trônaient derrière une longue table, qui servait aux briefings et parfois aux jurys d’examen lors du recrutement de gardiens de la paix. Il y avait aussi un Nagra, dont tout laissait à penser qu’il avait déjà commencé à tourner, ainsi qu’un micro. La longue table était supportée par une estrade, ce qui fait que le client se trouvait en contrebas. Autour, tables et chaises avaient été poussées contre les murs. Au milieu du no man’s land — la piste de danse — Schneider se tenait à découvert. En consultant le dossier posé devant lui, Klaus avait commencé par déclarer avec componction :
— Je ne crois pas que vous n’ayez ni mesuré l’exacte portée ni la gravité de vos accusations, monsieur le principal. Je ne crois pas que vous ayez conscience qu’en avisant la justice, vous ayez enfreint l’une des règles majeures de l’administration de la police.
— La même que celle des voyous : l’omerta, sourit Schneider.
Klaus avait sursauté. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui parlât sur ce ton. Il serra les sourcils, ce qui eut surtout pour effet de lui donner une expression de jeune hibou furieux. D’une voix qui tremblait de colère, il mit Schneider en garde.
— Je dois vous rappeler que cette audition fait l’objet d’un enregistrement, qui sera ensuite transcrit et joint au dossier.
Entre ses dents, Schneider proféra quelque chose qui ressemblait fort à « roule ma poule ».
— Pardon ? fit Klaus, outré.
— Roule ma poule, répéta Schneider, mais cette fois très distinctement, en direction du micro. Il sentait la rage monter. Bien qu’il demeurât impassible à fumer, il sentait les muscles de ses épaules se raidir. Bientôt, il aurait le plus grand mal à desserrer les mâchoires.
— En portant les faits à la connaissance du parquet, vous portez surtout un tort inestimable à l’image de la police. De surcroît…
Klaus avait attiré un document à lui. Il s’agissait d’une coupure de presse, déjà placée dans une chemise transparente, ce qui indiquait clairement qu’elle allait faire partie intégrante du dossier. Il l’avait considérée avec dégoût, puis montrée à Schneider :